Le Kakemphateur

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LA DANSE DU LIMOUSIN - Inconnu (Moyen Âge?)

Pour peu que vous soyez étudiant, vous l’avez probablement déjà chantée, peut-être même dansée, mais au fond, la connaissez-vous vraiment ? Derrière ses paroles énigmatiques, la danse du Limousin s’avère être un joyau de la chanson française, un petit bijou à analyser avec la plus grande délicatesse. Passage au crible des composantes de cette célèbre chanson.

Texte ultra rare du Limousin nofake.jpg

 

François* va nous danser,

 

La danse du Limousin est avant tout un échange. Un échange entre un danseur bénévole et une chorale enthousiaste. C’est dans le plus grand respect que le chant de l’un entraîne la danse de l’autre. Ainsi, c’est toujours par le prénom ou le surnom de la personne visée que débute le chant. Tous les choristes sont au service du danseur improvisé, qui rechigne rarement à l’invitation. L’aspect nominatif de la chanson souligne l’importance qu’accorde un groupe à une seule personne. Un cercle se forme généralement autour du danseur, cercle qui se veut symbole de l’absolu, de la perfection, du divin, de l’infini. Le fini (celui qui danse) côtoie l’infini (le cercle qui se forme autour de lui). A l’instar de l’expression d’une entité divine, les paroles sont performatives. En effet c’est bien parce que la chorale chante : « François va nous danser » qu’il va danser, de même, c’est bien parce que Dieu dit « que la lumière soit », que la lumière fut. La connotation religieuse semble donc évidente. Mais c’est toujours dans le plus grand respect que se fait cet échange, puisque le texte insiste bien sur le fait que François danse pour ceux qui chantent (François va «nous » danser). L’hypozeuxe qui parsème chaque strophe et chaque vers va en ce sens (François va nous danser = Pronom / verbe / pronom / verbe, relation symétrique, échange réciproque). En outre, on notera la rythmique délicate de la chanson qui, tel un poème, s’ancre rapidement dans la mémoire (succession de courtes syllabes, sonorités simples etc.)


La danse du Limousin.

 

Au deuxième vers, le polyptote « danser » (v.1) et « danse » (v.2) souligne encore une fois la relation complémentaire entre le danseur et les chanteurs.  Dans le premier vers, l’accent était mis sur François, dans ce deuxième vers, il est mis sur la danse. Mais quelle est cette danse mystérieuse ? Un spectateur béotien n’y comprendrait rien, c’est donc entre initiés que se déroule le rituel. Les mots du vers forment un ensemble, un groupe nominal dont on ne saurait séparer les termes (prenez la pomme de terre par exemple, si vous parler d’une part de la pomme, de l’autre de la terre, vous ne parlerez jamais de la pomme de terre, c’est la même chose ici). A quoi renvoie le Limousin ? Il est difficile de le savoir exactement car cette chanson paillarde se transmet oralement de génération en génération et le terme Limousin peut s’interpréter différemment selon les écoles. Mais l’une des interprétations les plus cohérentes affirme, qu’originellement, le limousin ne doit pas prendre de majuscule car il renvoie au métier de limousin. Il s’agit d’un ouvrier maçon exerçant le limousinage (ouvrage de maçonnerie fait avec des moellons et du mortier). Or, selon Antoine de Saint-Exupéry dans Courrier sud (1929) « chaque jour, pour l’ouvrier, qui commence à bâtir le monde, le monde commence. ». Et selon cette école, c’est bien d’une danse d’ouvrier dont il est question. Ainsi, l’invitation à danser « la danse du limousin » se comprend comme l’invitation « à bâtir le monde », à commencer le monde sous le soutien inconditionnel du peuple symbolisé par les chanteurs. Commencer le monde, cela signifie le créer puisque le commencement est un point de départ. Les chanteurs prêtent donc au danseur le rôle de créateur, d’un Dieu humanisé ou d'un humain divinisé. Le danseur se voit par conséquent bien plus que respecté –puisque divinisé – au deuxième vers. Il faut toutefois noter que les ouvrages des limousins (la limousinerie) étaient particulièrement répandus dans la région du…Limousin, ce qui explique la confusion possible entre le nom propre et le nom commun. Sinon, l’erreur provient sûrement de la méconnaissance du métier de limousin à moins que cela ne soit volontaire pour désigner à la fois le limousin et le Limousin, dans l’unique volonté de rappeler les origines géographiques de la chanson.

 

François va nous danser,
La danse du Limousin.

Le Limousin a dit :
« Enlève ta chemise ».
Le Limousin a dit : « Enlève ta chemise »

 

La répétition des strophes et les nombreux parallélismes ritualisent la chanson. D’une part le danseur, symbole divin, est invité à danser en suivant les instructions, d’autre part, la foule, en cercle autour du danseur, l’honore d’un pouvoir symbolique délégué grâce à une parole performative. La répétition de l’invitation à la danse (« François va nous danser,/La danse du Limousin ») conditionne le danseur. C’est alors que les chanteurs cèdent la parole au Limousin comme en témoigne le discours rapporté (« Le Limousin a dit : »). Pourquoi rapporter le discours de ce mystérieux Limousin pour guider la chorégraphie du danseur ? Comme nous l’avons vu, le danseur est métaphoriquement un limousin qui commence le monde, autrement dit un Dieu créateur. Or, cette chanson date du Moyen-âge, période très religieuse, chrétienne. Une simple foule ne peut se permettre de donner des ordres à un Dieu, aussi symbolique soit-il. Le tabou est donc contourné par le rapportage de la parole du Limousin qu’il faut comprendre comme une entité régulatrice de la chorégraphie du danseur. A l’instar de Jésus qui est Dieu et homme à la fois et qui ne se laisse guider que par Dieu, le danseur du limousin est à la fois Dieu créateur et homme et ne peut se laisser guider que par une autorité supérieure. Le Limousin est justement cette entité. Le danseur danse sa danse. « La danse du Limousin » est ainsi à la fois la danse de l’ouvrier maçon et la danse de cette entité mystérieuse.

Le Limousin invite donc le danseur à retirer sa chemise. Il faut noter que les paroles de la chanson ne sont pas fixes et que si le danseur dispose d’un couvre-chef par exemple, il peut s’agir du premier vêtement cité. Reste à savoir maintenant pourquoi le protagoniste divinisé est invité à se dénuder. L’aspect religieux et chrétien de la chanson nous invite à réfléchir sur la notion de nudité. De fait, la nudité est honteuse depuis la Chute d’Adam et Eve du Paradis selon la religion chrétienne. C’est en quittant le Paradis que le sentiment de honte suscité par leurs corps nus s’est emparé d’eux. Le danseur est invité à se dénuder afin de jouer le scénario inverse de la Chute, celui de l’Ascension. L’objectif est ainsi de redonner à la nudité son sens originel, celui de pureté et non celui lié à la sexualité. Ce faisant, la danse du Limousin s’apparente aux miracles du Moyen-âge. L’objectif est de réconcilier l’homme et sa nudité à travers l’exemple divin en jouant un épisode fictif mais vraisemblable de la Bible, puisque comme nous l’avons vu, le danseur est divinisé.  

CERCLE ULTRA DIVIN.jpgCercle divin.jpg

 

 

François va nous danser,

La danse du Limousin.
François va nous danser la danse du Limousin.

Le Limousin a dit :
« Enlève ton pantalon ».
Le Limousin a dit : « Enlève ton pantalon »

[Etc.]

Le Limousin a dit :
« Enlève ton caleçon».
Le Limousin a dit : « Enlève ton caleçon »

 

  Le cercle divin formé par la foule                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Conceptions possibles de ce cercle divin

 

Les paroles performatives s’ensuivent donc et l’Ascension en tant qu’antithèse de la Chute s’effectue avec l’accord du danseur. Ce n’est d’ailleurs plus la nudité qui est une honte mais le fait de ne pas se dénuder pour lui. En effet, s’il ne respecte pas les injonctions du Limousin, ce dernier se voit hué par la foule qui lui reproche son manque d’organes, autrement dit son manque de courage à accepter le retour à la nudité originelle et céleste. La foule chante alors (et le discours n’est plus rapporté ici car elle s’adresse à l’homme et non plus au personnage divin) :

 

Il a pas d’organes !
Il a pas d’organes ! 
 …

 

C’est le bathos, la fin brutale du climax, le danseur n’a pas les épaules suffisantes pour porter la mission qu’on lui a confiée. La foule, qui l’avait choisi, se sent alors trahie. En effet, puisqu’il refuse sa mission divine de réconciliation entre l’homme et sa conception céleste de la nudité, c’est sûrement parce qu’il n’ « a pas d’organes ». Le seul moyen pour ce dernier de le prouver serait de se mettre nu, mais cette nudité deviendrait une nudité honteuse, car le danseur, ayant failli à sa mission, n’est plus métaphore divine pour la foule. Il serait nu en tant qu'homme et non en tant que prophète symbolique porteur d'un nouveau message. Il a perdu le rôle divin qu’on lui avait assigné. Il n’a pas su dépasser les considérations actuelles à propos de la nudité. Il a échoué à l’Ascension antithétique, à retrouver la pureté originelle de l’homme. La dernière image est donc celle d’un homme prétendument émasculé. C’est le prix à payer pour avoir déçu une foule en quête de sens.

En revanche, si le danseur termine nu comme le veut la chanson, la foule, en extase, l’acclame sous les applaudissements et les cris. La nudité originelle et absolue est au milieu de la foule, aucune honte, aucun tabou, la conception céleste du corps est comme accessible. La mission est achevée et le danseur peut se rhabiller quelques instants plus tard avec la conscience du devoir accompli. 

 

 

Détournée aujourd’hui pour de petits bizutages, la danse du Limousin est donc pourtant à l’origine une chanson à l’objectif inverse puisqu’elle consiste à diviniser un personnage central – le danseur – pour en faire une sorte de prophète destiné à rappeler aux hommes – la foule – la conception originelle et pure de la nudité. La danse ritualisée apparaît comme le processus inverse de la Chute d’Adam et Eve et constitue ce que l’on pourrait appeler l’Ascension. Il n’est ainsi guère étonnant que la foule hue ou acclame le danseur choisi si ce dernier refuse ou accepte la céleste tâche qui lui est incombée. Le danseur est ainsi avant tout honoré et non moqué dans la danse du Limousin. Le refus est vu comme un blasphème, une trahison envers la foule qui voyait en cette personne les compétences suffisantes pour mener la mission à bien. Aujourd’hui, peu de chansons religieuses moyenâgeuses et populaires ont traversées les âges comme la Danse du Limousin. Longue vie au Limousin alors !

 

*Pour ne viser personne, nous avons choisi le prénom François (bien que ce dernier puisse faire référence à certaines personnalités comme François Hollande, mais n’importe quel prénom peut faire référence à une personnalité. Donc c’est fortuit si vous pensez à François Hollande à la lecture de l’analyse).

 

Le jargon :

Parole performative : Qui accomplit un acte, en parlant d'un énoncé. 

Hypozeuxe : Parallélisme de construction. 

Polyptote: Répétition d'un même mot dans une même partie de texte mais sous différentes formes grammaticales (amour et aimer par exemple). 

Miracles: Pièces de théâtre du Moyen Age dont le sujet était tiré des écrits religieux ou de la vie des saints. 

Bathos:  Interruption inattendue d'une gradation.

Climax: Point culminant d'une gradation.  

 

Ps : Il n'y a point de vidéos officielles de la Danse du Limousin, mais vous pouvez trouver quelques extraits ici



01/01/2015
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