Le Kakemphateur

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BELLA - Maître Gims (2013)

« L'écriture est un exercice spirituel, elle aide à devenir libre  » disait Jean Rouaud, auréolé du prix Goncourt en 1990 pour son premier roman : les champs d’honneur. Comme prisonnier de sa passion envers une femme nommée Bella, Maître Gims a sûrement en tête cette citation lorsqu’il entreprend d’écrire une chanson en son honneur. A travers un texte travaillé et érudit, le compositeur d’origine congolaise fait de l’écriture sa libération et ne manque pas de poser diverses interrogations propres au domaine de l’art et de l’amour.

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[Intro]
Bella, Bella
Bella, Bella
Bella, Bella
Bella, Bella

 

Dès l’introduction, le tempo est donné. En huit mots, Maître Gims enchaîne parallélismes, chiasmes, anaphores, répétitions, accumulation, redondances et multiples autres pirouettes rhétoriques. Ce choix stylistique s’explique par la volonté de l’auteur de mettre en relief le prénom Bella, qui rappelle fortement la conjugaison du verbe bêler au passé simple troisième personne du singulier (il bêla). Le bêlement serait ainsi à la fois une métaphore de la passion amoureuse (« l’amour rend chèvre », c’est bien connu), mais également une métaphore plus concrète, où Bella apparaîtrait comme une chèvre. Cette deuxième interprétation est davantage évidente dans la suite du texte.


[Refrain x2]
Elle répondait au nom de "Bella"
Les gens du coin ne voulaient pas la cher-lâ
Elle faisait trembler tous les villages
Les gens me disaient : "Méfie-toi d'cette fille-là"

 

Le refrain met en place des fils directeurs qui seront développés dans les différents couplets. Bella ne semble répondre qu’à son nom, il y a une sorte de passivité du sujet dans la phrase. Comme si elle possédait un esprit mécanique, Bella ne répond qu’à son nom, ce qui renforce l’aspect animalisant de cette « Bella ». En outre, la rime du deuxième vers : « cher-lâ » semble sous-entendre que les gens du coin sont en réalité des berrichons. En effet, pourquoi Maître Gims s’abaisserait-il à utiliser du verlan si ce n’était pour mettre en relief le « cher » de « cher-lâ » ? Le cher renvoyant au Berry et donc aux berrichons. Il ne semble alors pas ridicule de voir en Bella une chèvre, et dans les « gens du coin », des berrichons ne voulant pas la lâcher. D’ailleurs, que comprendre à travers l’emploi du verbe lâcher ? La chèvre Bella serait-elle tenue en laisse ? Les berrichons tiendraient-ils Bella la chèvre en laisse ? Le doute est permis en tout cas et Maître Gims semble bien jouer là-dessus. D'ailleurs, comment Bella pourrait-elle faire trembler tous les villages si elle n’avait pas le fameux vibrato dans la voix, propre aux bêlements des chèvres ? Cela justifierait la rime ratée entre « villages » et « Bella », comme si le bêlement faisait trembler la fin du vers pour foirer la rime. Cette figure de la femme animalisée est d’ailleurs bien mystérieuse puisque les gens disent au narrateur de se méfier « d’cette fille-là ».



[Couplet 1]
C'était un phénomène, elle n'était pas humaine
Le genre de femme qui change le plus grand délinquant en gentleman
Une beauté sans pareille, tout le monde veut s'en emparer
Sans savoir qu'elle les mène en bateau
5. Hypnotisés, on pouvait tout donner
Elle n'avait qu'à demander, puis aussitôt on démarrait
On cherchait à l'impressionner, à devenir son préféré
Sans savoir qu'elle les mène en bateau
Mais quand je la vois danser le soir
10. J'aimerais devenir la chaise sur laquelle elle s’assoit
Ou moins que ça, un moins que rien
Juste une pierre sur son chemin


Le premier vers du couplet continue de jouer sur le parallèle femme/chèvre. Que comprendre d’autre derrière « elle n’était pas humaine » ? La parataxe (absence de mots de liaison) laisse entendre que c’est justement parce qu’elle n’est pas humaine (donc à moitié animale) que c’est un phénomène. Toujours dans la même logique, Maître Gims souligne que c’est un « genre de femme » au vers deux. Il y aurait donc un genre de femme non humaine. Et ce genre de femme, sorte de chèvre anthropomorphe, influencerait l’homme, notamment les délinquants. Maître Gims donne ici une définition qui se veut universelle de l’influence des chèvres anthropomorphes sur l’homme. On notera le parallélisme entre les sirènes, femmes-poisson, et Bella, femme-chèvre.

En réalité, Maître Gims a entraîné l’auditeur à sous-estimer la femme-chèvre jusqu’ici, or c’est justement au vers « sans savoir qu’elle les mène en bateau » que le retournement s’opère. Ce qui semblait passif, débile, jusqu’à présent, devient maître de la situation. Notons que le mot « bateau » reste dans les thèmes campagnards (on s’imagine plus une barque au milieu d’un lac avec la chèvre qui guide les hommes qu’un paquebot au milieu de l’Atlantique). Et la chèvre anthropomorphe devient véritablement maîtresse de la situation puisqu’elle n’a qu’à demander pour qu’aussitôt « on » démarre. Une mise au point est nécessaire ici. Jusqu’à présent, Maître Gims voulait nous faire croire à la passivité et à la débilité relative de cette personne mi-femme, mi-chèvre. En réalité, cette chèvre, s’il elle est chèvre, domine clairement la situation grâce à un charme dont les effets peuvent se rapprocher de ceux des philtres d’amour (comme les sirènes finalement). D’ailleurs, les berrichons, qui la tenaient en laisse (ils ne voulaient pas « la cher-lâ » je vous rappelle), cherchent maintenant à la séduire : « on cherchait […] à devenir son préféré ». Il y a un renversement de la situation. La chèvre n’est plus la proie. Ce sont les éleveurs qui sont sa proie. Maître Gims semble totalement envoûté par cette dame-chèvre (dans « elle n’avait qu’à demander, aussitôt on démarrait », le « on » inclut l’auteur). On peut clairement soupçonner la chèvre-femme de sorcellerie rurale, de manipulation sur les hommes pour les rendre fous. Comment expliquer leur attirance pour un animal mi-homme mi-femme sinon ?

Par extension, on peut se demander en quoi Maître Gims ne serait pas sous hypnose dans cette chanson. Il écrirait ainsi en étant sous l’envoûtement de la chèvre-femme. Cette interprétation est très intéressante dans la mesure où elle pose diverses problématiques telles que : l’artiste a-t-il vraiment un libre-arbitre lorsqu’il écrit ? Le fait que Maître Gims laisse entendre qu’il écrit sous hypnose expliquerait alors un bon nombre d’étrangetés dans le texte. Le fait de vouloir devenir la chaise sous laquelle elle s’assoit par exemple. Qui voudrait être une chaise ?

 

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« Méfiez-vous des apparences », l’une des moralités possibles de Bella. Maître Gims : un La Fontaine des temps modernes ?

 

[Refrain x2]

[Couplet 2]
Oui, c'est un phénomène qui aime hanter nos rêves
Cette femme était nommée "Bella la peau dorée"
Les femmes la haïssaient, toutes la jalousaient
Mais les hommes ne pouvaient que l'aimer
5. Elle n'était pas d'ici, ni facile, ni difficile
Synonyme de "magnifique", à ses pieds : que des disciples
Qui devenaient vite indécis, tremblants comme des feuilles
Elle te caressait sans même te toucher
Mais quand je la vois danser le soir
10. J'aimerais devenir la chaise sur laquelle elle s’assoit
Ou moins que ça, un moins que rien
Juste une pierre sur son chemin


Dans ce deuxième couplet, Maître Gims semble de plus en plus dépossédé de lui-même. Sous l’influence de la femme-chèvre, il commence à lui attribuer des adjectifs mélioratifs réservés normalement aux femmes de « genre humain » (« la peau dorée »). La femme-chèvre tend à être humanisée ici. Mais comment les autres femmes pourraient haïr cette chèvre anthropomorphe qui manipule l’esprit des hommes ? Eh bien, c’est justement parce que la chèvre concentre toute l’attention des hommes sur elle grâce à un charme fatal, que les autres femmes (humaines pour le coup) en sont jalouses. La négation restrictive dans « les hommes ne pouvaient que l’aimer » souligne le fatum, la fatalité du sort réservé aux garçons. Ils n’ont pas d’autres choix finalement. Maître Gims réfléchit donc sur le libre-arbitre de l’artiste à travers le registre tragique ici, tel un Britannicus soumis à son destin. L’artiste, soumis au fatum consécutif du charme de la chèvre-femme sorcière, n’aurait donc finalement que peu de libre-arbitre. En outre, Maître Gims donne à voir une nouvelle figure de l’ailleurs en poésie, dans le vers cinq. Baudelaire avait déjà exploité l’Ailleurs, dans Parfum exotique en le confrontant à la figure de la femme. Maître Gims s’en inspire très probablement ici : « elle n’était pas d’ici » ; ce qui rajoute au charme destructeur de la chèvre-femme anthropomorphe animalisée. L’auteur commence d’ailleurs à délirer : « elle n’était ni facile ni difficile ». Qu’est-ce une chèvre facile ? Ou même difficile ?! La chanson tombe dans le non-sens de manière proportionnelle au charme opéré sur Maître Gims. La construction érudite de la chanson en devient d’autant plus intéressante. Lorsque l’auteur qualifie Bella de « magnifique » par exemple, la polysémie du mot scinde l’écrit de l’auteur de l’analyse qu’en ferait tout bon auditeur. En effet, Maître Gims, abruti par le charme, emploie probablement magnifique dans le sens « belle, merveilleuse, charmante, sexy », mais le lecteur/auditeur averti saura y voir la racine latine de magnifique, à-savoir magnus, qui signifie « grand, important». La magnifique Bella est maître, Maître Gims esclave (notez le chiasme soulignant la dépendance).

Autre analyse intéressante de ce couplet, l’homme perd de son humanité. Alors qu’on pouvait rire de l’animalisation de Bella, devenue chèvre présumée, Maître Gims objectivise l’homme, le réduit à néant. Les hommes « tremblent comme des feuilles », on aimerait devenir « la chaise sur laquelle elle s’assoit », ou « une pierre sur son chemin ». L’homme s’écrase littéralement sous Bella. Bella est manipulatrice, Bella est sorcière, Bella est démoniaque. Le vers : « elle te caressait sans même te toucher » renvoie à une triste réalité, celle des cas de possessions maléfiques. Nombreux cas de possessions maléfiques berrichons témoignent d’attouchements (souvent sexuels) alors même qu’il n’y a personne. Bella serait donc une entité démoniaque incarnée dans un corps de chèvre terrestre venu faire tourner la tête aux hommes. Elle n’en devient que plus redoutable dans ce cas. Ce couplet marque donc la folie dans laquelle Bella engrène les hommes.


[Refrain x2]

[Couplet 3]
Allez, fais-moi tourner la tête, hé-hé
Tourner la tête, héhé
Rends-moi bête comme mes ieds-p', hé-hé
Bête comme mes ieds-p', héhé
5. J'suis l'ombre de ton ien-ch', hé-hé
L'ombre de ton ien-ch', héhé
Fais-moi tourner la tête, hé-hé
Tourner la tête, héhé
Fais-moi tourner la tête, hé-hé
10. Tourner la tête, héhé
Rends-moi bête comme mes ieds-p', hé-hé
Bête comme mes ieds-p', hé-hé
J'suis l'ombre de ton ien-ch', hé-hé
L'ombre de ton ien-ch', héhé
15. Fais-moi tourner la tête, hé-hé
Tourner la tête, héhé

 

Ce dernier couplet marque le passage définitif de l’auteur dans la folie par sa métatextualité travaillée. Le texte perd de sa valeur, les rimes ne sont plus qu’un simple « béé…béé » sous-entendu dans le « hé-hé ». Maître Gims en vient à vouloir perdre le contrôle de lui-même : « fais-moi tourner la tête ». Il va d’ailleurs se mettre à parler en argot, un argot typiquement campagnard : « comme mes ieds-p ». La chanson devient une chanson chantée par un animal « bête comme mes ieds-p, héhé ». Bête est à pendre dans les deux sens bien entendu. Les quelques références érudites qui résistent au charme s’immiscent dans un contexte de non-sens absolu. « J’suis l’ombre de ton ien-ch » renvoie ainsi évidemment à la chanson de Jacques Brel (Ne me quitte pas), mais le contexte de la référence la rend ridicule. La perte de raison s’accompagne d’une perte de sensibilité artistique. Interprétation confirmée par le vers suivant où cette fois, il n’est plus question de Jacques Brel, mais de Patrick Sébastien : « fais-moi tourner la tête » se construit et rime effectivement de la même manière que : « et on fait tourner les serviettes !!! ». La perte de sens devient explicite, animalisée. Ce n’est plus Maître Gims, maître de ses mots, maître de son propos qui chante, mais un imbécile heureux, soumis au regard charmant d’une chèvre abrutissante. Le texte devient bêtement copié-collé dans les dix derniers vers du dernier couplet (ce qui représente tout de même 62,5% des paroles de ce couplet, soit 10 vers sur 16). Si on enlève les vers qui ne servent que de répétition rythmique, on arrive à 3 vers inventés de toute pièce dans ce dernier couplet par rapport au reste de la chanson, 3 vers sur 16 ! Comment ne pas y voir l’animalisation de Maître Gims, qui bêle ses rimes, peine à inventer de nouveaux vers (3/16 bordel !) et tombe dans le non sens ? La structure de la chanson est hermétique. De l’animalisation de Bella nous sommes passés à l’animalisation de Maître Gims… Alors, était-ce suffisant pour que Maître Gims se libère de l’envoûtement par l’écriture ?



Finalement, Bella, plus qu’une chanson, est un exutoire pour Maître Gims. De même que Cohen écrit Le livre de ma mère pour faire le deuil se sa défunte mère, Maître Gims écrit Bella pour se désenvoûter du charme exercé par Bella. Si elle est chèvre, Bella n’en demeure pas moins similaire à la femme fatale tant son influence sur les hommes est important. Mais si la chanson permet à Maître Gims d’annihiler le charme de Bella, elle pose aussi de solides réflexions sur l’artiste et l’amour. En effet, l’artiste a –t-il un libre arbitre ? L’influence exercée par Bella en vient à déshumaniser la chanson et à faire de Maître Gims un pantin désarticulé bêlant ses paroles plutôt que les chantant. Est-il vraiment libre ? En réalité on peut penser que oui, mais c’est tout l’enjeu de Maître Gims de faire croire que non. On note également l’ambiguïté, tout au long de la chanson, sur le statut de Bella. Est-elle femme, est-elle chèvre ? Maître Gims modernise en un sens la figure de la sirène, femme fatale par excellence. Ulysse avait ses sirènes, mi-femme mi-poisson, Maître Gims a sa Bella mi-femme mi-chèvre. Sauf que là où Ulysse choisit de se faire violence pour résister au charme, Maître Gims met les deux pieds dans le l’eau et se fait animaliser par Bella. Le retournement de la situation tout au long de la chanson apparaît comme spéculatif vis-à-vis de l’histoire d’Ulysse. Que serait-il arrivait à Ulysse s’il avait cédé ? Maître Gims nous apporte la réponse : il serait devenu un animal complet là où les sirènes demeurent mi-femme. Statut de l’artiste, figures mythologiques, perversion de l’amour sont donc les trois piliers de Bella, chanson qui marquera assurément et pour longtemps l’histoire de la littérature française.

 

 

Le jargon :

Accumulation : Action d'accumuler. Dans le cas présent, il y a accumulation de répétitions. 

Anaphore : Répétition d'un même segment ou même mot en début de vers ou de phrase.

Chiasme : Consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé. Forme en ABBA.

Métatextualité : Ce qui va au-delà du texte, ce que peut suggérer le texte au-delà de l'interprétation de ce qui est simplement dit. 

Parallélisme : Phrase qui comporte deux parties. Segments de phrase que l'on peut mettre en commun sous une même figure de style. 

Parataxe : Absence de mots de liaison



22/11/2014
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