Le Kakemphateur

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AVENIR - Louane (2015)

Lorsque le héros de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, écrit par Cervantes au début du XVIIe siècle, fait d’une paysanne de son pays, Dulcinée du Toboso, la dame de ses pensées à qui il jure amour et fidélité, son fol amour s’inscrit dans le genre de la parodie et vise à faire rire le lecteur. Quatre siècles plus tard, en 2015, la jeune poétesse Louane continue de faire vivre le genre parodique à travers sa chanson Avenir. Bien que le public ait reçu l’œuvre comme une « vulgaire » et dramatique chanson d’amour, une relecture attentive du texte permet de cerner le subtil comique derrière l’apparent tragique.

 

Louane.jpg

 

[Couplet 1]

Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Eheheheheheeee 

 

Louane choisit de choquer son lecteur ou auditeur dès les premières lignes à travers des onomatopées qui ne font pas encore sens dans le texte. Ces réduplications onomatopéiques expriment vraisemblablement, en même temps qu’ils parodient, des sanglots. L’on apprend effectivement par la suite qu’elle vient de rompre avec son « amour ». Bien que la parodie ne soit pas forcément évidente, l’auteur semble déjà se moquer ouvertement des exagérations stylistiques employées par nombreux auteurs lorsqu’il s’agit de parler d’amour. En plus de cet aspect parodique, les « oh » sont répétés sept fois par vers et divisés en trois groupes par le biais des virgules. Les chiffres 7 et 3, tous deux rattachés au symbolisme biblique (7 jours et la divine trinité) octroient au texte une tonalité sérieuse qui contraste avec l’onomatopée « oh » et participe au burlesque. En quelques lignes a priori dénuées de sens, Louane parvient donc à inscrire son texte dans le registre de la  parodie et du burlesque.


[Couplet 2]
Partie loin derrière, 
Sans trop de raison, 
Tu m'as laissé hier, 
La fin de la saison. 
Je ne veux plus savoir, 
On s'est éloignés, 
Tu ne vas plus m'avoir 
Et tout est terminé. 

 

Le premier couplet parodie subtilement la littérature amoureuse. Alors que Louane explique au deuxième vers qu’elle subit la rupture : « Tu m’as laissé hier » ; elle mythifie ensuite la réalité à travers le processus psychologique de la dénégation en employant le pronom « on », ce qui lui donne une part de responsabilité inventée de toute pièce dans ladite rupture : « On s’est éloignés ». Elle prend alors superficiellement le contrôle de la situation : « tu ne vas plus m’avoir », pensant par-là que l’homme qui l’a quitté cherchera à l’avoir de nouveau, ce qui confirme la dénégation dans laquelle Louane se trouve. En résumé, elle explique qu’elle a été quittée, mais finalement qu’elle avait aussi son mot à dire puisqu’ils se sont tous les deux « éloignés » dans un mouvement apparemment réciproque, et enfin, elle prend superficiellement la situation en main à travers un futur prophétique affirmant qu’il ne l’aura plus. 

A cela s’ajoute le non-sens de certains vers comme « tu m’as laissé hier,/ La fin de la saison. » Cette anacoluthe traduit la perte du raisonnement logique certainement causée par le choc émotionnel trop important. La subtilité consiste ici en ce qu’il s’agit d’une parodie et Louane l’assume ouvertement puisqu’après le « oh oh oh » caractéristique des chansons françaises d’amour, elle n’hésite pas à comparer de façon stéréotypée la fin de la relation à « la fin de la saison », d’une manière des plus syntaxiquement maladroites.

 

[Refrain 1]
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Eheheheheheeee 

 

Le refrain fait alors davantage sens puisqu’on l’est à présent assurés que ces onomatopées sont la résultante mises en mot du choc émotionnel interne subit par l’artiste. L’air béat, la bouche s’entrouvre pour buller de vulgaires O comme le ferait un poisson dans un bocal. La parodie est ainsi moins implicite qu’au début.  Le "Eheheheheheeee" contraste avec le reste du refrain et marque la reprise en main de l’artiste sur son psyché. La lutte interne dont il est question est résumée en deux syllabes ; le "oh" contre le "eh". Il marque ainsi la transition entre le cri, et le parler qui s’ensuit.

 

 [Couplet 3]
J'espère que tu vas souffrir 

Et que tu vas mal dormir, 
Pendant ce temps j'vais écrire, 
Pour demain, l'avenir! 
Pour demain, l'avenir.. 

 

A l’image d’Orelsan qui chante Sale Pute pour exprimer la rancœur d’un mal-aimé envers sa promise échappée, Louane exprime sa détresse à travers des aphorismes ravageurs. Elle souhaite à son ancien amour de « mal dormir » et de « souffrir ». Ayant probablement en tête Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, Louane se réfère sûrement au passage suivant dans cette strophe : « il y a ainsi des rapports étroits entre la méchanceté et l’esprit de vengeance, qui rend le mal pour le mal, non pas avec un souci de l’avenir, ce qui est la caractéristique du châtiment, mais simplement en songeant à ce qui arrivé, au passé, en voyant dans le mal qu’il inflige non un moyen, mais un but, et en cherchant dans la souffrance d’autrui un apaisement de la nôtre. »

Le comique vient ici du fait que Louane illustre l’éloquente citation susnommée à : « J’espère que tu vas souffrir/ Et que tu vas mal dormir. ».

 

[Couplet 4]
Partie pour un soir, 
Juste lui parler, 
Au fond d'un couloir 
Tu voulais allé-é. 
Hypocrisie d'un soir, 
Les verres sont cassés. 
Envolés les espoirs 
Et nos cœurs défoncés. 

 

C’est alors que la parodie, qui jusqu’ici n’était pas vraiment explicite, le devient. Il s’avère en effet que Louane ne parle pas réellement d’un grand amour mais simplement de la rencontre d’un soir. La scène se passe probablement durant une soirée festive puisque l’artiste mentionne bien qu’il s’agit simplement « d’un soir » : « Partie pour un soir » ; « Hypocrisie d’un soir ». Elle s’est donc tout simplement laissée charmer par le Don Juan de la soirée et regrette sa naïveté. Ce dernier voulait d’ailleurs aller « au fond d’un couloir ». Les intentions semblent assez claires. Si Louane le traite d’hypocrite (« hypocrisie d’un soir »), c’est parce qu’elle est restée trop naïve et a placé trop d’espoir en cette rencontre (« envolés les espoirs »). Encore une fois, elle refuse de considérer qu’elle est la seule à subir la rupture et parle au pluriel lorsqu’elle mentionne les cœurs défoncés : « Envolés les espoirs/ Et nos cœurs défoncés. » C’est plutôt cela qui est hypocrite puisque si son Don Juan voulait simplement aller au fond d’un couloir, son cœur à lui ne doit pas être trop abîmé. C’est aussi cela qui constitue la subtilité de la parodie d’amour.

 

Tinder Louane Justin Bieber.jpgLouane semble chanter pour le "coup d'un soir". S'agit-il d'une rencontre Tinder? (Ceci n'est pas un placement de produit, je répète, ceci n'est pas un placement de produit, gardez-votre calme et respirez profondément)

 

[Refrain 2]
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Eheheheheheeee 

J'espère que tu vas souffrir 
Et que tu vas mal dormir, 
Pendant ce temps j'vais écrire, 
Pour demain, l'avenir! 
Pour demain, l'avenir..

 

[Couplet 5]
Partie seule dans la rue, 
Je cherche mon chemin. 
Je n'le trouve plus, 
Il me parait bien loin. 
Je t'ai oublié, 
Tu n'me fais plus rien. 
Et je pars voyager 
En pensant à demain. 

 

Louane retourne ensuite dans des réflexes psychologiques caractéristiques des personnalités instables. Elle part ainsi « seule dans la rue » et « cherche [s]on chemin ». En d’autres termes, elle vagabonde, à la recherche d’un probable et quelconque avenir. Alors qu’elle répète depuis le début du texte qu’elle va écrire « pour demain, l’avenir », elle admet finalement ici qu’elle cherche simplement son avenir et qu’un coup de plume magique apparaît impuissant pour le trouver. Elle n’a pas d’avenir en vue. L’artiste affirme alors qu’elle a oublié son Roméo : « Je t’ai oublié ». Encore une fois, l’on se situe ici dans la dénégation la plus totale puisqu’elle lui consacre une chanson entière et s’adresse à lui tout au long de la chanson : « J’espère que tu vas souffrir,/Et que tu vas mal dormir. ». Ce Roméo, qui « n’[l]ui fai[t] plus rien », lui défonce tout de même le cœur et la fait chanter une chanson. Ce « rien », ne renvoie-t-il d’ailleurs pas à la chanson en elle-même, c’est-à-dire à l’Avenir (titre de la chanson) ? Le rien ne désigne-t-il pas alors l’avenir de l’artiste ?

Bien entendu, tout cela s’inscrit encore dans le registre parodique, et, de même que Louane sublime le sentiment amoureux, elle sublime également la moindre de ses actions. L’errance urbaine devient alors un « voyage » (« Partie seule dans la rue,/ Je cherche mon chemin […] Et je pars voyager »). L’artiste s’efforce de dramatiser la rencontre d’un soir.

 

[Refrain 3]
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Oh oh, oh oh, oh oh oh 
Eheheheheheeee 

J'espère que tu vas souffrir 
Et que tu vas mal dormir, 
Pendant ce temps j'vais écrire, 
Pour demain, l'avenir! 
Pour demain, l'avenir.. 

 

[Couplet 6]
Partie loin derrière 
Sans trop de raison 
Tu m'as laissée hier 
La fin de la saison 

 

L’artiste termine sur la répétition des refrains et couplets précédents car c’est seulement maintenant, après analyse, que chaque vers fait totalement sens. Si elle souhaite à son Roméo de souffrir, il apparaît qu’elle est la principale victime. « Demain, l’avenir » désigne le lendemain après la soirée, et en même temps le rien de sa quête. L’ensemble des strophes reprend finalement nombreux topoï de la poésie amoureuse. La mise en mot de la frustration, des considérations schopenhaueriennes, de la rencontre avortée d’un soir participe au comique de la chanson.

 

 

Pour conclure, Louane parodie subtilement la poésie amoureuse en sublimant la frustration de sa rencontre d’un soir. Ce faisant, elle reprend nombreux topoï de la littérature amoureuse et dramatise ce qui n’est pas dramatique en soi. Le texte gravite ainsi autour d’un coup d’un soir et, entre dénégation et sublimation, Louane se moque d’elle-même sous couvert de la parodie burlesque. Cet aspect essentiel du texte, qui demande une relecture attentive, avait jusqu’alors échappé au grand public. 

 

 

Le jargon:

Réduplication: Répétition de mots qui sont placés côte à côte

Parodie: "Stratégie de réinvestissement d'un texte ou d'un genre de discours dans d'autres" selon Dominique Maingeneau. Sinon, on peut définir cela comme la réécriture plus ou moins fidèle d'un texte (ou autre) sous un angle à la fois critique et comique. 

Burlesque: Décalage (ou confusion volontaire) entre grandeur et petitesse. 

Mythifier: Mentir dans l'objectif de donner plus de grandiloquence à quelque chose ou quelqu'un. Ne pas confondre avec mystifier qui signifie "abuser de la crédulité de quelqu'un pour s'amuser à ses dépens". 

Dénégation: Action de dénier. 

Anacoluthe: Rupture dans la construction syntaxique attendue de la phrase. Le début de la phrase annonce une construction qui sera abandonnée en cours de route. Exemple: "Le nez de Cléopâtre: s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé." (extrait des Pensées de Pascal). 

Psyché: Esprit, principe pensant ; Ensemble des manifestations conscientes et inconscientes d'un individu. 

Aphorisme: Courte phrase exprimant un principe ou un concept de pensée.

Sublimer (psychologie): Détourner une pulsion de son but premier vers un autre but plus valorisé socialement. Ne pas céder à la haine sous la forme de violence par exemple, et l'exprimer (la sublimer) dans une peinture. 

Topos: Thème récurrent en littérature (pluriel = topoï). 

 

Pour aller plus loin:

- Prenez la deuxième à droite. 



08/07/2015
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