Le Kakemphateur

Le Kakemphateur

TOURNER LES SERVIETTES - Patrick Sébastien (2001)

Le principe carnavalesque tel que le décrit le théoricien littéraire Mikhaïl Bakhtine dans son ouvrage François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance consiste en l’inversion des hiérarchies et des valeurs. C’est probablement ce concept que Patrick Sébastien a en tête lorsqu’il compose sa chanson Tourner les serviettes. A travers une rhétorique faussement inane, l’auteur français en vient en effet à faire l’éloge de la jobarderie, du crétinisme et de l’inculture. Patrick Sébastien inverse ainsi les valeurs traditionnelles en donnant la parole à un narrateur certes oisif et vraisemblablement alcoolique, mais heureux de l’être. Et c’est bien là l’une des complexités du texte qui associe en creux l’inintelligence au bonheur. Jusqu’où le principe carnavalesque est-il alors appliqué dans Tourner les serviettes ?

Patrick Sébastien BG.jpg

 

 [Couplet 1]

On n'est pas allés à l'école
On est de la classe de ceux qui rigolent
On sait bien que la vie est brève
On y met du rire et du rêve
Dans les dîners en ville on n'est pas très brillants
Mais on finit toujours en chantant

 

C’est une première strophe à valeur d’éthopée qui ouvre le texte. Nous y sont présentés à la fois le groupe social auquel appartient le narrateur mais aussi implicitement le groupe social à qui s’adresse le texte (il s’agit du même). L’anaphore en « on » sur les quatre premiers vers permet au lecteur ou à l’auditeur de s'identifier rapidement au narrateur. Ainsi, les acteurs de la chanson et les personnes à qui cette chanson s’adresse (à un premier niveau de lecture tout du moins) sont ceux qui ne sont pas « allés à l’école », « ceux qui rigolent » (au fond de la classe) et ceux qui charivarissent les restaurants (« Dans les dîners en ville on n’est pas très brillants / Mais on finit toujours en chantant »). Est donc ciblée ici une catégorie sociale en marge des règles basiques de savoir-vivre et des attentes de la société.  En un mot comme en cent, Patrick Sébastien s’identifie, s’adresse et décrit une sorte de glandouilleur alcoolique. A noter toutefois qu’au vers 5 (« Dans les dîners en ville on n’est pas très brillants »), l’auteur utilise un alexandrin parfait, coupé à la césure, qui contraste formellement avec l’idée que transmet le vers. La forme parfaite de l’alexandrin en opposition avec ce qu’il dit (l’auteur appartiendrait à une catégorie sociale béotienne) explicite alors l’inversion des valeurs qui s’opère et qui se résume à travers le principe carnavalesque.


[Refrain]
Et on fait tourner les serviettes
Comm' des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C'est bête, c'est bête
Mais c'est bon pour la tête
x2

 

L’éthopée étant établie, Patrick Sébastien décrit ensuite dans le refrain le comportement de ces « glandouilleurs alcooliques ». Le geste symbolique, qui a donné le titre à la chanson, est celui de faire tourner les serviettes (« Et on fait tourner les serviettes » commence le refrain). Ce mouvement de chaos, d’anarchie, de désordre est un pied-de-nez aux conventions. L’auteur reprend les codes cyniques à l’instar d’un Diogène des temps modernes, tout en respectant le principe carnavalesque en associant notamment le tournoiement des « serviettes » au tournoiement d’une « girouette ». Les serviettes, qui constituent un objet de basse valeur (on s’en sert pour s’essuyer, se nettoyer) sont effectivement comparées aux girouettes, objets de haute valeur (située en hauteur, plus haut point d’un bâtiment).  Peu après, le narrateur reconnaît que faire tournoyer les serviettes « c’est bête, c’est bête ». Ce rapport décomplexé envers sa propre inintelligence est également carnavalesque. La concession est toutefois de courte durée puisqu’il justifie ce comportement par le fait que ce soit « bon pour la tête ». Autrement dit, faire tourner les serviettes permet de se vider la tête. Mais n’étant pas allées à l’école et chantant dans les bars, sont-ce réellement ces personnes qui ont besoin de se « vider la tête » en faisant tourner les serviettes ? Pourquoi l’acte carnavalesque anarchique est-il réservé au bas-peuple ?

 

[Couplet 2]
Et tous les grincheux
On s'en fout et
Tous les envieux
On s'en fout
Tous les prétentieux
On s'en fout
Les gens trop sérieux
On s'en fout

 

La chanson prend alors une tournure quelque peu manichéenne. Le monde se voit divisé en deux catégories, les « glandouilleurs alcooliques » d’une part et les « grincheux », les « envieux » (de quoi ?), les « prétentieux » et « les gens trop sérieux » d’autre part. Pour le narrateur, on appartient ainsi à l’une de ces catégories si nous ne sommes pas nous-mêmes un ivrogne béotien. Notre profil est forcément négatif si nous ne sommes pas du côté des chanteurs. Le rythme binaire souligne bien l’opposition manichéenne qui se forme ici. Opposition néanmoins toute relative puisque le narrateur et son groupe social « s’en fout[ent] ». Mais encore une fois, le principe carnavalesque est bien présent puisque le dubitatif devient nécessairement un « grincheux », le pessimiste un « envieux », le critique un « prétentieux » et l’intellectuel quelqu’un de « trop sérieux ». Les valeurs positives deviennent  des valeurs négatives.  

Et la serviette.jpgTourner les serviettes, une solution face à la dépression? 

 

[Couplet 3]
Le bonheur à perpétuité
La terre entière veut connaître le secret
Mêm'le chef qui est à l'Elysée
Pour savoir nous a invité
Monsieur le Président merci pour le repas
Il suffit simplement de fair' ça

 

Après cette attaque verbale aux potentiels « détracteurs » de la chanson, les joyeux lurons reprennent leur chant. Le narrateur et ses acolytes placent alors des intentions en la terre qui n’existent pas. « La terre entière veut connaître le secret » du « bonheur à perpétuité ». Ils soutiennent ainsi que le bonheur est accessible et désiré par tous, et qu’il suffit de faire tourner les serviettes au-dessus de sa tête pour atteindre cet état de béatitude permanent. Peu d’intellectuels seraient d’accord avec cela mais dans la logique du principe carnavalesque, la parole est donnée aux béotiens. Ils se vantent d’ailleurs ensuite d’avoir été invités par « Monsieur le Président », « Mêm’le chef qui est à l’Elysée / Pour savoir nous a invité ». L’adverbe « même » place d’ailleurs le Président français au-delà de « la terre entière » (principe carnavalesque). Le texte en devient d’autant plus franco-centrique.  En outre, quel président de la république inviterait des analphabètes enivrés pour découvrir leur secret du bonheur ? Du carnaval au délire, il ne semble alors n’y avoir qu’un pas.

 

[Refrain]
Et on fait tourner les serviettes
Comm' des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C'est bête, c'est bête
Mais c'est bon pour la tête
X2

 

[Couplet 4]
Et tous les ronchons
On s'en fout
Les donneurs de l'çon
On s'en fout
Les grand's opinions
On s'en fout
Les tristes et les cons
On s'en fout

 

Quoiqu’il en soit, Patrick Sébastien reprend ensuite la catégorisation simpliste des possibles « détracteurs » de la chanson. Ceux qui ne sont pas d’accord avec le message sont ainsi des « grincheux », des « envieux », des « prétentieux », des « gens trop sérieux », des « ronchons », des « donneurs de l’çon », des gens de « grand’s opinions » ou bien des « tristes et [d]es cons ». De fait, pour peu que le lecteur ou l’auditeur soit critique à l’égard de la pertinence du texte, il est considéré comme triste, grincheux et con. Outre ce regard manichéen des plus simplistes, le vers 7 « Les tristes et les cons » est particulièrement intéressant en ce qu’il est paradoxal. En effet, comment définir un « con » ? Le sens le plus usité est celui de « personne peu intelligente, stupide, désagréable ». Or, le narrateur, Patrick Sébastien, et ses acolytes n’apparaissent pas comme des plus intelligents à travers les paroles. Ils reconnaissent eux-mêmes que « c’est bête, c’est bête » de faire tourner les serviettes. Est-ce à dire qu’ils « s’en fout[ent] » d’eux-mêmes ? Très probablement et c’est là l’ultime pointe cynique de la chanson. En se considérant eux-mêmes comme cons mais heureux et insouciants, ils se prémunissent de toute critique. Et c’est peut-être là la plus grande richesse de la chanson, se prémunir de la critique en étant faussement critique de soi-même. La rhétorique est ainsi plus habile qu’il n’y paraît.


[Refrain]
Et on fait tourner les serviettes
Comm' des petites girouettes
Ça nous fait du vent dans les couettes
C'est bête, c'est bête
Mais c'est bon pour la tête

 

[Injonction de mec bourré]
ET ALLEZ !!!!

 

C’est finalement sur cet impératif « ET ALLEZ !!! » que se clôt le texte. Allez où ? Faire quoi ? Tourner les serviettes ? La chanson invite à un cycle infernal ininterrompu. Elle ne se clôt pas vraiment mais s’ouvre sur la perpétuité du mouvement rotatif de la serviette. Patrick Sébastien apparaît finalement comme le gourou d’une secte ayant révélé au monde le secret du bonheur, le secret du tournoiement des serviettes sous le principe carnavalesque. Le refrain s’ancre rapidement dans les mémoires grâce à l’utilisation d’un présent gnomique, de vérité générale : « C’est bête c’est bête / Mais c’est bon pour la tête ». Tout le monde peut être heureux à présent, mais pour cela, il faut une serviette.  

 

Patrick Sébastien donne ainsi un renouveau au principe carnavalesque en mettant en scène un groupe social généralement ignoré par les intellectuels, à savoir les « glandouilleurs alcooliques », et qui affichent aux yeux de tous un bonheur simple mais accessible. Mais ce bonheur accessible exige des concessions de raisonnements et oblige qui veut être heureux à se limiter à une vision simpliste et manichéenne du monde comme nous l’avons démontré. Intelligence et bonheur ne semblent alors pas faire bon ménage. Ceci étant dit, le narrateur, à une seconde lecture, s’avère bien plus intelligent qu'il n'y paraît car il parvient à désamorcer toute critique à son encontre – et à l’encontre de ses acolytes – en reconnaissant agir bêtement, tel un « con » (ou un béotien) tout en soulignant qu’il n’en a "rien à foutre". De ce fait, le principe carnavalesque n’est que d’apparence. L'écrit nous laisse alors face à cette vertigineuse question: un ivrogne déscolarisé est-il forcément stupide à défaut d’être malheureux ?


Le jargon:

Inane : Adjectivisation du substantif inanité, qui signifie vide, creux.

Ethopée : Portrait psychologique, moral.

Anaphore : Répétition d'un mot ou d'un groupe de mots en début de vers. 

Césure : Coupure d'un vers, sorte de repos dans un vers. 

Béotien : Personne qui n'a pas d'attirance pour les disciplines intellectuelles. 

Gnomique : Synonyme de vérité générale. 

 

S'enrichir:

Le principe carnavalesque//fr.wikipedia.org/wiki/Carnavalesque

Site officiel de Patrick Sébastien//www.patricksebastien.fr/



11/03/2015
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