Le Kakemphateur

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L'EFFET DE SERRE - Shy'm (2014)

La solitude, nombreux auteurs en ont fait leur matériau de base. De Rousseau avec Les rêveries du promeneur solitaire au romantisme hugolien avec notamment Les Contemplations en passant par Nature de Emerson, la solitude a inspiré et continue d'inspirer nombreux auteurs. Shy'm, avec la sortie de son album Solitaire, s'avère ainsi suivre les traces des romantiques en s'appropriant le thème. Dans sa chanson L'effet de serre, la jeune artiste se propose en effet d'incarner un personnage associable et solitaire qui espère changer sa situation en résolvant un conflit interne entre sa peur du contact et son désir de sociabilisation. Cette expression d'un « moi » divisé nous amène à nous demander dans quelle mesure les paroles de Shy'm, en proie au mal-être de la solitude, se veulent elles incluses dans le processus de sa sociabilisation. En quoi le chant symbolise-t-il pour elle un premier pas vers le changement ?

 

Shy'm.jpeg

 

[Couplet1]

J'ai mal à l'âme 
J'ai mal à l'homme 
Je suis solitaire 
Je suis claustro-homme 
Puisqu'il fait beau dehors 
Pourquoi on s'enferme 
Puisqu'il fait beau dehors 
Dis moi pourquoi on s'enferme 

 

Le premier contact avec le texte se veut plutôt pessimiste, orienté vers la tristesse voire le désespoir. Quand bien même les sonorités laissent entrevoir une harmonie interne future, notamment avec le subtil et musical « lala » du premier vers (« J'ai mal à l'âme », « J'ai ma LALA me »), c'est bien d'un mal-être dont il est question, et ce mal-être touche l'âme du narrateur. L'origine de ce mal est très vite dévoilé aux vers 2 et 3. L'on y apprend que Shy'm (qui est donc ici auteur et narrateur) a « mal à l'homme » et est « solitaire ». La sonorité en « LALA » est perdue au détriment d'un « LALO » moins harmonieux. La disharmonie heurte les oreilles de l'auditeur comme la solitude heurte l'âme de l'artiste. Shy'm crée donc un puissant effet d'empathie grâce à cette figure de style unique en son genre. Nous pouvons voir dans cet effet d'empathie une volonté de prise de contact avec autrui pour celle qui veut sortir de sa solitude. « Je suis claustro-homme » semble-t-elle d'ailleurs regretter au vers 4. Ce mot-valise signifie littéralement, je suis séparée, claustrée des hommes. Cela ne signifie pas qu'elle évite les hommes, mais que son asociabilité l'amène à s'en séparer. Autrement, elle aurait dit homme-phobe au lieu de claustro-homme. On comprend ainsi plus clairement qu'elle est isolée par nécessité, par contrainte et non par désir ou par volonté. En d'autres mots, elle subit sa solitude. Et l'on ressent cette souffrance à travers les lignes.

Survient alors une rupture thématique. Le texte semble abandonner la première personne du singulier mais au profit d'un soliloque existentiel. L'on comprend en effet très vite que le personnage solitaire et quasi-dépressif qu'incarne Shy'm se parle à lui-même. Lorsqu'on est solitaire, il est commun de se parler à soi-même. L'exemple de Robinson Crusoé de Daniel Defoe ou de Christopher McCandless dans Into The Wild de Jon Krakauer l'illustrent bien. Shy'm s'inclut donc dans cette isotopie du délire de l'aventurier en perdition en se demandant à elle-même « Pourquoi on s'enferme/Puisqu'il fait beau dehors/Dis-moi pourquoi on s'enferme ? ». Cette question rhétorique n'attend en fait pas de réponse. Il s'agit davantage pour Shy'm de trouver suffisamment de motivation pour sortir de son statut stérile d'associable claustrée sur elle-même. Le beau temps peut alors être un argument. Quoiqu'il en soit, le conflit interne qui la divise est bien mis en évidence à travers l'utilisation du pronom « on » (« Pourquoi on s'enferme ? ») comme si son « je » raisonné questionnait son « je » associable, impersonnel (on est définitivement un pronom impersonnel), non représentatif de ses réelles envies. Ce conflit psychique est aussi mis en avant par les multiples répétitions (« Pourquoi on s'enferme » ; « Dis-moi pourquoi on s'enferme »). L'impératif avec « dis-moi » suit la même logique : le « je » raisonné, motivé pour retrouver les joies de la vie sociale, ordonne au « je » passionnel, incontrôlable, de donner une réponse à cette angoisse. D'un point de vue psychanalytique, il s'agit d'un conflit entre le Moi (rapport à la réalité) et le Ça (pulsions primitives et refoulées). La première strophe nous présente donc un personnage complexe, souffrant de ses contradictions internes mais qui espère trouver le chemin de la sociabilité à travers une auto-psychanalyse sous la forme chantée. 

 

[Refrain]
Respire, Respire, respire, respire l’air 
Sortir, sortir, sortir de l’effet de serre 
Respire l’air, l’air, l’air 
Respire l’air, l’air, l’air 

 

C'est alors que, de la question théorique, la poétesse devient plus pragmatique. Sa voix intérieure lui ordonne soudain à travers l'impératif de « respirer l'air ». Pourquoi Shy'm précise-t-elle que c'est bien de l'air qu'il faut respirer ? Ce pléonasme n'est en réalité que d'apparence et il est au service d'un propos plus subtil. En effet, contrairement à la pensée commune, à la doxa, l'air n'est pas le seul élément respirable. Il est ainsi possible de respirer ce qu'on appelle du fluide respiratoire*, plus précisément un composé perfluorocarbure liquide. Shy'm a sûrement ce nom en tête lorsqu'elle compose son texte. Ce liquide est utilisé dans certaines conditions en médecine ou en plongée sous-marine. L'artiste a donc raison de préciser qu'il s'agit bien de l'air qu'il faut respirer. Car l'air se trouve dans l'atmosphère, respirable depuis la terre ferme. Or, il est souvent plus simple de rencontrer des gens sur la terre ferme que dans l'eau en plongée sous-marine ou dans un bloc opératoire. Ainsi, respirer de l'air, sur la terre ferme, et non du composé perfluorocarbure, dans l'eau ou en bloc opératoire, augmente les chances de rencontrer des gens. En outre, le mot « air » est polysémique et laisse penser qu'il s'agit non pas seulement de respirer l'air de l'atmosphère, mais aussi l'air de la musique, de se laisser entraîner dans la mélodie, les pas de danse, le chant. Le refrain se construit dans un rythme entraînant avec de multiples répétitions, des rimes riches (« l'air » et « serre »), et même des vers holorimes (des vers homophones) pour conclure la strophe : « Respire l'air, l'air, l'air/Respire l'air, l'air, l'air ». Les deux vers s'avèrent en effet posséder des sonorités extrêmement proches. Ainsi, de par le renversement de l'opinion commune par le faux pléonasme « respire l'air » et de par les multiples effets rythmiques, le refrain illustre une vitalité intellectuelle et physique propice à guérir le narrateur de son asociabilité.

Respirer lair.jpgShy'm a bien conscience de l'importance de respirer de l'air et non du liquide respiratoire (ici en saut en parachute, source Closer)

 

[Couplet2]
J'ai mal au corps 
J'ai mal au cœur quand tu reviens 
Et je suis le quart d'heure
Qui va et qui vient 
Puisqu'il fait beau dehors 
Pourquoi on s'enferme 
Puisqu'il fait beau dehors 
Dis moi pourquoi on s'emmerde 

 

Pourtant, malgré l'enjouement du refrain, le troisième couplet nous rappelle combien le mal est résistant. C'est maintenant au corps que Shy'm a mal. Le mal-être est total. L'organe vital, le cœur, est lui aussi touché. Mais ce dernier ne semble avoir mal que lorsqu'« il » revient : « J'ai mal au cœur quand tu reviens ». Qui désigne ce « tu » ? Très probablement, son « je », son « moi » touché par l'asociabilité. Son « je » malade s'oppose à son « je » désireux de vie sociale. L'asociabilité apparaît clairement comme une maladie ici, puisque le mal est aussi bien physique que psychique. Toutefois, l'espoir est encore permis puisqu'au vers 3, Shy'm semble déterminer à « sui[vre] le quart d'heure ». L'image est quelque peu sibylline mais l'interprétation suivante est des plus vraisemblables : le quart d'heure peut en effet désigner le quart d'heure américain, ce fameux moment dans une soirée, où ce sont les femmes qui invitent les hommes à danser. Dès lors, en suivant ce quart d'heure américain (« Je suis le quart d'heure »), l'artiste aura dépassé tous les interdits sociaux qu'elle a intériorisés, et, par conséquent, aura acquis la vie sociale tant recherchée. Suivre ce quart d'heure, c'est remporter une victoire contre soi-même pour le narrateur. Il s'agit d'ailleurs du « quart d'heure/Qui va et qui vient ». L'image de la danse avec le mouvement de va-et-vient semble donc confirmer l'interprétation du dansant quart d'heure américain.

Reviennent alors les questions rhétoriques du premier couplet avec toutefois un léger changement dans le registre du langage au dernier vers. D'un langage courant, nous passons en effet au très familier avec « Dis-moi pourquoi on s'emmerde ? ». L'emmerde qui vient de « merde », qui vient du latin merda qui vient de l'indo-européen commun s-merd (puer) signifie excrément, défection, étron. Toutefois, l'artiste choisit probablement d'utiliser le verbe emmerder dans le sens « s'ennuyer ». Elle sous-entend ainsi l'ennui qu'elle éprouve dans sa solitude et de ce fait, la quasi-nécessité pour elle de se sociabiliser. Cette deuxième strophe illustre donc le combat entre « l'emmerde » de la solitude et les premiers succès de cette tentative de vie nouvelle (avec le quart d'heure américain notamment).


[Refrain2]
Respire, Respire, respire , respire l’air 
Sortir, sortir, sortir de l’effet de serre 
Respire l’air, l’air, l’air 
Respire l’air, l’air, l’air 

 

[Couplet3+Refrain3]
Respire, Respire, respire , respire l’air ,
Sortir, sortir, sortir de l’effet de serre 
Respire l’air, l’air, l’air 
Respire l’air, l’air, l’air 
Respire l’air, l’air, l’air 
Respire l’air, l’air, l’air

 

Les dernières paroles de la chanson soulignent un dynamisme intellectuel, artistique et rythmique aussi soudain qu'encourageant. En 10 vers, l'on trouve 14 répétitions du verbe « respirer » et 20 mentions de « l'air ». Mais tout cet air à respirer n'est pas incompatible avec l'effervescence intellectuelle comme le démontre l'emploi de multiples figures de style : hypozeuxes, accumulation, graduation, holorimes pour ne citer qu'elles... Il s'agit pour Shy'm de sortir de l'étouffement de la solitude, cette solitude qui la « serre », la « claustre ». Ainsi, même si c'est sur du vent que se clôt la chanson, il n'est pas question de stérilité artistique car la chanteuse parvient à faire de l'air un élément hautement symbolique. Il faut en effet replacer ces deux strophes dans leur contexte pour comprendre combien cet air est vital pour Shy'm et combien il est lourd de sens. En un mot comme en cent, l'artiste brasse de l'air pour le respirer.

 

Dans ce texte court mais dense, Shy'm incarne donc un personnage triste de son asociabilité mais qui cherche à changer les choses, à sortir dehors et à respirer de l'air pour reprendre contact avec le monde puis avec d'autres humains. Cette quête de la sociabilité apparaît ainsi comme le fil directeur de cette chanson L'effet de serre. Le texte n'est alors pas tant un remède contre la solitude qu'un exutoire. L'air y est l'élément central : il guérit et unit. L'air est vital, l'air est musical, l'air est vitalité. La vitalité elle-même est à son tour multiple : intellectuelle et corporelle. Tout au long du texte, Shy'm entretient sa motivation à travers des effets de rythme insistants et auto-persuasifs. Du combat entre son Moi et son Ça, son « je » motivé à changer et son « je » déraisonnable, c'est définitivement le premier qui s'affirme à la fin du texte. Shy'm effectue finalement une sorte d'auto-psychanalyse à travers cet écrit, et, comme pour un rêve, réussit à proposer plusieurs niveaux de lecture. Les conflits internes issus de désirs opposés existent depuis longtemps en littérature. Dans la tragédie de Corneille, Cinna, Auguste devait choisir entre condamner ses proches à cause de leur trahison ou les gracier. Il sortira vainqueur, tout comme Shy'm, en choisissant la deuxième option.

 

 

Le jargon :

Mot-valise : Néologisme formé par la fusion d'au moins deux mots existant.
Soliloque :
Monologue d'une personne qui réfléchit à haute voix.

Isotopie : Presque synonyme de champ lexical.

Pléonasme : Redoubler une expression dans une même partie de phrase.

Vers holorimes : Syllabes homophones sur deux vers ou plus.

Hypozeuxe : Forme de parallélisme.

 

*Le fluide respiratoire : //fr.wikipedia.org/wiki/Fluide_respiratoire



02/12/2014
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