Le Kakemphateur

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PETIT PAPA NOEL - Raymond Vincy (1946)

« Noël n'est pas un jour ni une saison, c'est un état d'esprit » affirmait John Calvin Coolidge, 30ème président des États-Unis de 1923 à 1929. Quel est donc cet état d’esprit ? Vous pensez à l’innocence, la pureté, l’enfance, la folâtrerie ? Que nenni ! A en juger la célèbre chanson de Raymond Vincy mise en musique par le compositeur marseillais Henri Martinet puis fredonnée par Tino Rossi , l’esprit de Noël prend racine dans la réalité la plus terrible : le capitalisme radical. Car oui, Petit Papa Noël est avant tout l’affrontement entre un enfant (métaphore de tous les enfants) obnubilé par la possession matérielle et une figure paternelle symbolique qui tente bon gré mal gré de conserver l’esprit de Noël. Le schéma de la tragédie classique n’est pas très loin…

Raymond Vincy JTM.jpg

 

[Couplet 1]

C'est la belle nuit de Noël
La neige étend son manteau blanc
Et les yeux levés vers le ciel
A genoux, les petits enfants
Avant de fermer les paupières
Font une dernière prière.

 

La première strophe introduit l’ambiance hiémale de Noël. Le narrateur, ignorant pour l’instant le chant des enfants, met en place le décor. Les deux premiers vers sont à la chanson ce que l’incipit est au roman : très simplement, ils informent le lecteur ou l’auditeur que c'est la nuit de Noël et qu’il neige. Un sentiment d’apaisement, de sérénité ressort de ces deux vers. La nuit est en effet « belle » et la neige réconfortante et apaisante puisqu’elle constitue un « manteau blanc ». Le blanc connote d'ailleurs la pureté, donc l’enfance.
Mais de quelle enfance s'agit-il? Celle qui va être décrite s'avère des plus malsaines. Les quatre derniers vers de cette strophe nous présentent en effet des enfants abrutis non pas par l'esprit de Noël, mais par l'esprit du capitalisme : ces derniers prient « les yeux levés vers le ciel ». Cela signifie qu'ils ne sont pas à l'intérieur – sans quoi ils auraient les yeux levés vers le plafond – mais à l'extérieur, en pleine nuit, sous la probable tempête de neige, sur le givre et dans le froid. Qu'est-ce qui peut donc les motiver à endurer une telle souffrance ? En un mot comme en cent, les cadeaux (la suite du texte ne le dément d'ailleurs pas). Le narrateur est donc bien naïf d'appeler leurs suppliques une prière puisque les enfants ne sont sortis que pour quémander leurs présents. En outre, on constate qu'ils sont probablement en pyjama puisqu'ils s’apprêtent à « fermer les paupières » après leur « dernière prière ». L'esprit de Noël nous est donc présenté ici à travers cette scène surréaliste d'enfants priant dehors et dont on ne sait s'ils sont maltraités ou tout simplement inéduqués. Ce renversement des codes du genre est encore plus
évident dans la deuxième strophe.

 

[Refrain 1]
Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec tes jouets par milliers
N'oublie pas mon petit soulier.

 

[Couplet 2]
Mais avant de partir
Il faudra bien te couvrir
Dehors tu vas avoir si froid
C'est un peu a cause de moi.

 

Les enfants font maintenant preuve d'hérésie puisqu'ils trahissent l'esprit traditionnel de Noël. Leurs pensées honteuses sont en effet explicitées dans cette seconde strophe. Ces derniers ne prient pas Dieu (Noël est une fête chrétienne quand même) mais le « Papa Noël » ; Papa Noël dont l'importance est minimisée par l'adjectif « petit » . L’enfant (par métonymie tous les enfants) ne songe d'ailleurs qu’aux «jouets par milliers », le Père Noël n'est que le moyen d'accéder à cette fin. En outre, son désir de « jouets par milliers » laisse entendre que son désir ne trouve grâce que dans la multiplicité, la possession matérielle. La métaphore est encore d'actualité : l'enfant apparaît comme le consommateur occidental typique et le Père Noël comme l'ouvrier asiatique exploité qui ne travaille qu'à satisfaire les caprices des consommateurs occidentaux.

Ce tyranisme envers la figure paternelle est d’autant plus flagrant au vers 10. L’enfant passe en effet à l’impératif. Il ordonne au « petit papa Noël » de ne pas « oublier » son « petit soulier ». En plus de cet ordre virulent, on note l'analogie effectuée entre un vulgaire soulier et le céleste Père Noël par l’utilisation du même adjectif pour les deux termes (le « petit » soulier et le « petit » papa Noël). Ce conflit entre l'enfant et le père n'est pas sans rappeler le schéma Œdipien, où l'enfant, jaloux de l'amour que porte son père à sa mère, souhaite inconsciemment le tuer. Cette pulsion primitive et refoulée s'exprime peut-être en partie dans le sadisme affiché de l'enfant : il rappelle au Père Noël qu’ « avant de partir / Il faudra bien [qu'il se] couvr[e] » car « Dehors [il fait] si froid »… Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il ne s'inquiète pas pour le Père Noël. Bien au contraire, en réalité, il ne fait que lui rappeler qu’il n'affronte le froid que pour satisfaire ses caprices de petit capitaliste en puissance. La litote et quasi-hyperbate « c’est un peu à cause de moi » va en ce sens. L'enfant jubile de l'obligation annuelle imposée au Père Noël de lui offrir des cadeaux à cette période hivernale de l'année.

De l’innocente prière nous sommes donc passés au chant blasphématoire, qui insulte à la fois l’esprit de Noël et à la fois la figure paternelle. Moqué depuis le début, il n'est pas étonnant de penser que le Père Noël soit quelque peu réticent à venir visiter ces enfants. Par conséquent, la seconde figure paternelle de ce texte - le narrateur – essayera par la suite de réparer les dégâts.

Noel-des-enfants-214350.jpgNe vous fiez pas à l'air innocent des enfants nous prévient implicitement la chanson de Vincy

 

[Couplet 3]
Il me tarde tant que le jour se lève
Pour voir si tu m'as apporté
Tous les beaux joujoux que je vois en rêve
Et que je t'ai commandés.

 

Mais alors que le narrateur pensait que les enfants faisaient « une dernière prière» « avant de fermer les paupières », ils continuent de chanter et attendent même « que le jour se lève » sans cacher les raisons de cette attente : voir si le Père Noël a répondu à leur désir de consommation. L'utilisation du verbe « commander » qui vient du latin commendo et signifie ordonner ou dominer, contraste d'ailleurs avec l'esprit de Noël. On ne commande pas, on demande, on souhaite ou on requiert généralement à Noël.

 

[Refrain 2]

Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec tes jouets par milliers
N'oublie pas mon petit soulier.

 

[Couplet 4]

Le marchand de sable est passé
Les enfants vont faire dodo
Et tu vas pouvoir commencer
Avec ta hotte sur le dos
Au son des cloches des églises
La distribution de surprises.

 

Face à tant de mépris, c'est dans cette quatrième strophe que le narrateur s'adresse au Père Noël et essaye de réparer le blasphème des enfants. L'objectif est de le rassurer afin qu’il puisse mener son travail à bien. Puisqu’il n’y a que lorsqu’ils dorment que les enfants sont gentils, le narrateur insiste donc sur le fait que le « marchand de sable est passé ». La strophe commence effectivement par cette précision et souligne bien que « les enfants vont faire dodo ». Le Père Noël ne semble ainsi pouvoir venir que lorsque les enfants dorment. Raymond Vincy donne ici la raison pour laquelle le Père Noël attend que les enfants dorment pour venir: il attend cela car ce sont simplement de véritables hérétiques lorsqu'ils ne se reposent pas. La chanson s'adresse donc aussi bien aux adultes qu'aux enfants qui comprendront qu'ils ne pourront pas voir le Père Noël tant qu'ils continueront de l'effrayer avec leurs suppliques blasphématrices. 

Le fait que le narrateur mentionne le « son des cloches des églises » est une façon de rappeler l'aspect religieux de la fête. Mais le combat est vain car cette image religieuse est la seule de toute la chanson. Les enfants ont bien trop perverti l'esprit de Noël pour qu'une simple image suffise à réparer les dégâts. Le narrateur apparaît ici impuissant et il s'agit, après le Père Noël, de la deuxième victime des enfants. 

 

[Refrain 3]

Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec tes jouets par milliers
N'oublie pas mon petit soulier.

 

[Couplet 5]

Si tu dois t'arrêter
Sur les toits du monde entier
Tout ça, avant demain matin,
Mets-toi vite, vite en chemin.

Et quand tu seras sur ton beau nuage
Viens d'abord sur notre maison.
Je n'ai pas été tous les jours très sage,
Mais j'en demande pardon.

 

[Refrain 4]

Petit Papa Noël
Quand tu descendras du ciel
Avec tes jouets par milliers
N'oublie pas mon petit soulier
Petit Papa Noël.

 

Les enfants, sensés dormir après le passage du marchand de sable, psalmodient (la version chantée du texte est un véritable cri d'ailleurs) de plus belle. Après le Père Noël (première victime) et le narrateur (deuxième victime) le marchand de sable est donc la troisième victime de leurs suppliques. Son passage est d'ailleurs déjà un oubli, il n'a pas réussi à endormir les enfants. Plus aucune autorité n'intervient ici pour réguler le désir de ces esprits pervertis en train de « prier » dehors. A ce titre, les deux strophes ne constituent qu'une succession d'impératifs : les enfants ordonnent au Père Noël de se dépêcher et de venir d’abord sur leur maison (« Mets-toi vite en chemin » et « Viens d'abord sur notre maison »). Alors qu’au début de la chanson, ils précisaient simplement au Père Noël de ne pas les oublier (« n’oublie pas mon petit soulier » - ce qui est légitime en un sens), ils veulent maintenant qu’ils viennent les voir en premier. L’enfant (le groupe d’enfant) chante alors : « Je n’ai pas été tous les jours très sage ». Est-ce ironique ? Ce chant illustre métatextuellement la déraison de(s) l’enfant(s). Bien sûr qu’il n’a pas été tous les jours très sage puisque la chanson même le prouve ! Il a toutefois le culot de demander pardon, en parallèle avec la fin du texte. Comme si l’enfant avait soudainement un éclair de lucidité et qu’il remarquait le mépris avec lequel il a blasphémé le Père Noël. A moins que cela ne s’inscrive dans sa logique capitaliste de manipulateur invétéré ? Peut-être espère-t-il faire oublier avec un simple « pardon » qu'il s'est ouvertement moqué du marchand de sable en chantant après son passage, qu'il prit dans l'attente de recevoir et qu'il dénature l'esprit de Noël en agissant selon des principes contraires  ? 

 

L'esprit de Noël n’est donc pas celui que l’on croit pour bon nombre d’enfants. Là où le narrateur espère instaurer un cadre serein, hiémal, magique et religieux, les enfants chantent l’abjuration et s’enracinent, genoux à terre, dans une logique capitaliste effroyable. Ils ne veulent pas la petite clémentine ô combien savoureuse de leurs grands-parents, mais « les jouets par milliers », ils ne prient pas les puissances divines, mais le tout « petit papa Noël », ils ne prient d’ailleurs pas tout court, puisque ce que le narrateur appelle prière s’apparente plutôt à un chant blasphématoire. Bref, Petit Papa Noël est avant tout l’explicitation de l’esprit perverti et sadique des enfants et de l’impuissance des adultes à les remettre dans le droit chemin. Le narrateur finira en effet par se taire, le marchand de sable par disparaître et les enfants par chanter de plus belle. Le conflit paternel sous la houlette du symbolisme Œdipien a beau se faire discret dans le texte, la violence qui s’en dégage a de quoi faire frémir. Car c’est bien deux voix qui s’opposent : celle du narrateur symbole paternel qui s’ajoute au symbole paternel du père Noël et du marchand se sable, et celle du groupe d’enfant, de la « Bête Noire », qui chante son désir de possession, qui chante son sadisme, qui chante son inhumanité. Petit papa Noël est l’antithèse de l’esprit de Noël conventionnel. Que Marylin Manson l’interprète, cela n’étonnerait plus personne.



Le jargon :

Hiémal : Adjectif synonyme d'hivernal.

Incipit : Le début d'un roman (scène d'exposition généralement).

Litote : Procédé d’atténuation qui permet d’en dire plus que ce que l’énoncé littéral laisse entendre (exemple : dire « ça sent pas la rose » pour dire que ça pue).

Hyperbate : Prolongement d’une phrase là où on aurait pu s’attendre à ce qu’elle se termine, comme ce bout de phrase supplémentaire.



25/12/2014
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