Le Kakemphateur

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LES MEILLEURS - Booba (2015)

Booba est-il notre plus grand poète vivant ? Cette question posée par le journal intellectuel Nouvel Obs en avril 2015 est quelque peu rhétorique. Une simple écoute des chansons de Booba permet en effet de se rendre compte des qualités littéraires de cet auteur hors-norme que Thomas Ravier dans la Nouvelle Revue Française compare à Louis-Ferdinand Céline et Antonin Artaud. Dans son titre Les Meilleurs, Booba compose un poème fragmenté  dont les personnages recouvrent de multiples facettes. Il s’emploie à démontrer en quoi lui et ses acolytes sont les meilleurs et nous invite par ce biais, à réfléchir sur la notion relative de « meilleur ».   

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[Booba - Couplet 1] 
Le monde est un flic africain, il est corrompu 
La vie n'a plus de valeur, l'argent n'a pas d'odeur, moi non plus 
On les défonce, je leur laisse quelques deniers 
Donc elles ont toujours envie 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

 

Dans ce premier couplet, Booba s’approprie des thèmes forts. Suivant les préceptes sartriens de la littérature engagée, il dévoile la corruption du monde à travers l’image du « flic africain ». Ensuite, fidèle à une écriture fragmentaire quelque peu surréaliste, il s’exprime derechef dans un présent gnomique : « la vie n’a plus de valeur, l’argent n’a pas d’odeur, moi non plus ». L’hyperbate « moi non plus » témoigne de l’honnêteté de Booba à reconnaître qu’il n’a ni valeur, ni odeur (il est comme l’argent et comme la vie) ou, pour le dire autrement, qu’il est fade.

Cette fadeur s’explicite aux vers 3 et 4, lorsque le poète évoque le rapport pavlovien entre l’argent et les chien(ne)s : « On les défonce, je leur laisse quelques deniers / Donc elles ont toujours envie. » L’auteur se demande alors selon l’expression populaire Les meilleurs partent en premier « si les meilleurs partent en premier / Pourquoi [il est] toujours en vie ? ». De fait, il a donné les clefs au lecteur juste avant. Booba, étant fade, ne semble pas faire partie des meilleurs. C’est au lecteur de le comprendre tandis que l’auteur simule sa propre ignorance à propos de lui-même. Nous sommes ici encore dans une logique sartrienne où autrui apparaît indispensable pour se connaître soi-même.


[Booba - Refrain 1] 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

 

Le refrain montre qu'il n'est pas clair pour Booba qu'il se situe à l'opposé des meilleurs. La question le taraude à un point tel que le refrain ne constitue plus qu’une incessante répétition de la même question. C’est encore une fois au lecteur de comprendre pourquoi Booba est toujours en vie. Ce dernier lui donne toutefois tous les indices nécessaires pour comprendre qu’il est toujours en vie en raison de sa fadeur (il n'est pas le meilleur). 

 

[Elh-Kmer - Couplet 2] 
R.A.S, je confirme : on est les best 
Rap Français je lui mets sa dose au fond des fesses 
L'argent n'a pas d'odeur mais a une saveur 
Si les meilleurs partent en premier 
Qu'est-ce que je fous dans ce monde, mon Seigneur ? 
Bang bang, autour de moi j'compte plus les victimes 
J'ai la mentale de Poutine, Ruskov dans le cœur, Camer' d'origine 
Ce sont les balles qui parlent, les hommes se taisent 
Et nos problèmes se règlent 
Très peu ont cru en moi je les baise fort fort 
Tellement fort qu'ils n'ont plus leurs règles 
Rosa Parks m'a dit "Donne pas ta place parce que t'es nègre" 
Colonisé par des porcs, mon peuple a perdu toutes ses terres 
Kmer tue les tous, spécialisé pour niquer des mères 
Pirate 92i, on part à la guerre jusqu'à notre perte 

 

Vient ensuite un autre poète, ce qui renforce l’aspect fragmentaire du texte. Elh-Kmer se pose la même question que Booba : « Si les meilleurs partent en premier / Qu’est-ce que je fous dans ce monde, mon Seigneur ? ». L’écrivain propose plusieurs pistes de réflexions.

En premier lieu, il se compare lui-même avec un médicament. D’abord suppositoire lorsqu’il exprime l’intention de mettre au rap français, « sa dose au fond des fesses », il devient ensuite un néo-médicament ayant pour effet la cessation des règles féminines: « je les baise fort fort / Tellement fort qu’ils n’ont plus leurs règles ». La métaphore s’effile et Elh-Kmer devient même la personnification de la ménopause. En effet, il reconnaît être « spécialisé pour niquer des mères » (Master pro ?), et le terme "spécialisé" laisse penser que son action a un effet médicamenteux, celui de faire disparaître les règles en l’occurrence. Elh-Kmer se compare donc bel et bien à la ménopause et cela expliquerait pourquoi, alors qu’il est parmi les meilleurs (suppositoires et autres médicaments), il est encore en vie. Il a un rôle, un objectif, peut-être même assigné par le "Seigneur" qu'il évoque.

Toutefois, l’aspect surréaliste du texte autorise une autre interprétation. Il affirme ainsi tuer beaucoup d’hommes : « Bang bang, autour de moi j’compte plus les victimes […] Ce sont les balles qui parlent, les hommes se taisent. » Si l’auteur se chosifie encore en devenant une balle (en effet, ce sont les balles qui parlent et que fait l’auteur actuellement, si ce n’est parler ?), ce qui importe le plus est de voir qu’il tue beaucoup de personnes. Si les meilleurs partent en premier, c’est peut-être parce qu’il tue les meilleurs, et n’est ainsi pas parmi les meilleurs. La raison pour laquelle Booba et Elh-Kmer sont toujours en vie serait alors la même : aucun d’entre eux n’est parmi les meilleurs.

A noter toutefois que l’auteur dit avoir « la mentale de Poutine ». Poutine, qui, rappelons-le, serait un autiste selon cette étude américaine. Elh-Kmer serait alors autiste. D’un côté, il serait donc encore en vie en raison de son rôle de médicament, de l’autre l’explication viendrait du fait qu’il n’est pas parmi les meilleurs.



[Booba - refrain 2] 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

 

[Booba - couplet 3] 
Le monde est un flic africain, il est corrompu 
La vie n'a plus de valeur, l'argent n'a pas d'odeur, moi non plus 
On les défonce, je leur laisse quelques deniers 
Donc elles ont toujours envie 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

 

Booba continue de montrer combien la question le taraude. Mais l’on peut penser à présent qu’il est encore en vie parce que son ami tue tout le monde, y compris les meilleurs. Il rappelle également qu’il n’a ni odeur, ni valeur, qu’il est fade.


[Booba - Couplet 4] 
Je ne traîne qu'avec des pirates, j'vis en communauté 
Qu'est-ce que je pense ? Baisez vos mères, mon communiqué 
À chaque post Instagram vous polémiquez 
Dans le game je suis comme à Walt Disney 
Comme si j'avais connu Mickey 
J'ai plutôt connu Minnie 

Évidemment j'ai le milli' 
Tu m'attaques ça m'fait des guillis 
Toute ma vie en i comme à Phili 
40 milli' Gang, 40 milli' Gang 
Ne fais pas le héros couche-toi, lâche le dividende 
Banlieue Ouest de Paris 
Je suis au commissariat quand je mens 
Ai-je une gueule à m'appeler Charlie ? 
Réponds-moi franchement 
T'as mal parlé, tu t'es fait plomber 
C'est ça la rue c'est ça les tranchées 
Leur plafond c'est mon plancher 
Ton plan A c'est mon plan B 

 

 

Booba va alors donner davantage d’indices au lecteur, à travers son autoportrait, afin qu’il comprenne en quoi il n’est pas le meilleur. Dans cette strophe, le rappeur apparaît ainsi avant tout comme un geek. Le champ lexical de l’informatique domine : « pirates » (informatiques) ; « communauté » ; « communiqué » ; « instagram » ; « dans le game ». Il accorde une cerrtaine importance aux polémiques suscitées par ses « post[s] Instagram ». Il admet en outre ne traîner qu’avec des pirates et vivre en communauté (virtuelle), tel un geek isolé du reste du monde. Par ailleurs, « dans le game, [il est] comme à Walt Disney », c’est-à-dire qu’il maîtrise très bien le jeu (vidéo). Le fait qu’il se ballade à Disneyland avec Minnie et non Mickey représente le stéréotype du geek qui fantasme sur des personnages de fiction. Booba fantasmerait en l’occurrence sur Minnie.

Il s’avère ensuite que le jeu maîtrisé par Booba est à un jeu de stratégie : « évidemment j’ai le milli’ », c’est-à-dire le million ; « tu m’attaques ça m’fait des guillis », « ton plan A c’est mon plan B ». Booba est ce que l’on pourrait appeler un hardcore-gamer.

Encore une fois fidèle au genre du fragment, l’écrivain parisien ne ménage pas ses transitions et affirme être au commissariat quand il ment : « Je suis au commissariat quand je mens ». Le fait de se rendre de son plein gré au commissariat lorsqu’il ment, c’est-à-dire lorsqu’il commet un délit tout à fait mineur, est respectable. Cela souligne le contraste qu’il peut y avoir entre la réalité et le virtuel. Pirate informatique sur le net, Booba n’en est pas moins l’homme le plus honnête en réalité puisqu’il se dénonce lorsqu’il ment. Ce souci de véracité semble vraiment important car il en vient à demander à son interlocuteur fictif de lui répondre « franchement » au vers 15 ; souci de véracité qui le pousse également à demander à autrui s’il a « une gueule à s’appeler Charlie ». En effet, pour l’auteur, revendiquer le « je suis Charlie » est un mensonge au sens littéral du terme. Le début de question "ai-je une gueule" montre bien son énervement face à ce mensonge. Booba, de son vrai nom Elie Yaffa, ne s’autorise ainsi même pas à mentir sur le fait qu’il s’appellerait Charlie, là où des millions de français ne s’appelant pas Charlie ont menti. Booba est Booba avant tout. Qu’il dise « Je suis Booba » est correct, qu’il dise « Je suis Charlie, Jean-Claude ou Jésus » est un mensonge. La vérité littérale doit primer pour lui.

Booba serait donc finalement en droit de se demander, pourquoi lui, le plus honnête des hommes, est encore en vie.

 

La vérité.jpgLe dessinateur Luz a rétabli la vérité. Booba n'est pas (ne s'appelle pas) Charlie. Qu'il soit gonflette, cela est en revanche visible de tous. 



[Booba] 
Le monde est un flic africain, il est corrompu 
La vie n'a plus de valeur, l'argent n'a pas d'odeur, moi non plus 
On les défonce, je leur laisse quelques deniers 
Donc elles ont toujours envie 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

[Booba] 
Pourquoi, pourquoi, suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Si les meilleurs partent en premier 
Si les meilleurs partent en premier 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 

 

La question le taraude toujours et encore.


[Benash - couplet 5] 
J'ai plus de putes que Hugh Hefner 
Je suis posé avec une kalash' devant les portes de l'Enfer 
C'est la guerre, Boulbi re-Squa, c'est la guerre 
J'suis en roquette sous la raquette 
Je leur casse les reins comme James Harden 
Conquérant comme Alexandre le Grand 
J'suis un gladiateur, U tréma, t'as la dégaine de Peter Pan 
Mon jus de bagarre est mon élixir 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ? 
Bang, comme Douk Saga j'suis boucantier 
Je suis devenu casanier depuis qu'chez moi traînent des billets 
Fight, fight, fight, c'est le bruit de mon cœur 
L'argent n'a pas d'odeur mais sait sentir les profiteurs 

 

Le troisième protagoniste de l’histoire nous invite alors à réfléchir plus en détail sur le terme de « meilleur ». Lui aussi se demande « si les meilleurs partent en premier / Pourquoi suis-je toujours en vie ? ». De fait, il se compare avec James Harden, l’un des meilleur joueurs de la NBA, avec Alexandre le Grand, l’un des plus grands conquérants, et avec Douk Saga, l’inventeur du coupé décalé. Ces trois figures épiques laissent penser que Benash fait lui aussi partie des meilleurs. Pourtant, il admet être « boucantier » comme Douk Saga. A la manière où Douk Saga fait tâche dans l’énumération des figures épiques, Benash fait lui aussi tâche. Le boucantier est d'ailleurs celui qui fait du boucan. Sa strophe est donc un boucan, un cri perdu, une rhétorique fait de brouhaha. Il le reconnaît lui-même. Cela invite le lecteur à relativiser sur la vérité d’un texte. Ce n’est pas parce qu’on dit être parmi les meilleurs que l’on est les meilleurs. Benash apparaît ainsi surtout le meilleur dans la violence : « Fight fight fight, c’est le bruit de mon cœur », dans l’obscénité : « J’ai plus de putes que Hugh Hefner [fondateur de Playboy] », et dans l’avarice « Je suis devenu casanier depuis qu’chez moi traînent des billets ». Et être le meilleur dans de tels domaines, c'est, d'une certaine manière être le pire. 



[Booba - la question le taraude encore] 
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ?
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ?
Si les meilleurs partent en premier 
Pourquoi suis-je toujours en vie ?
Pourquoi suis-je toujours en vie ?

 

Booba repose encore la question autour de laquelle gravite son écrit. Le lecteur connaît maintenant toutes les réponses possibles. Si les trois personnages sont encore en vie, c’est soit parce qu’ils ne sont pas les meilleurs, soit parce qu’ils sont les meilleurs mais dans le mauvais sens (le meilleur dans la violence est finalement le pire pacifiste), soit parce qu’ils ont un rôle essentiel, à l’instar de Elh-Kmer qui soigne les gens en s’identifiant tantôt à un suppositoire, tantôt à un autre médicament.

 

Pour conclure, Booba invite le lecteur/auditeur à réfléchir sur les mots et en particulier sur le terme relatif de « meilleur ». Trois personnages sont dépeints dans cette chanson : Booba, Elh-Kmer et Benash. Booba est le meilleur dans le sens où sa malhonnêteté virtuelle est inversement proportionnelle à son honnêteté intellectuelle. Il s’exprime d’ailleurs bien souvent dans un présent de vérité générale, ce qui confirme la vocation œcuménique de ses paroles. Rien de moins vrai que de dire, lorsqu’on ne s’appelle Charlie, « Je suis Charlie ». Elh-Kmer est le meilleur dans le sens où sa vie n’est pas inutile. C’est à ce propos le seul à parler du « Seigneur ». Serait-il un suppositoire/médicament humanisé envoyé sur Terre pour aider les Hommes ? Enfin, Benash souligne bien la relativité de la notion de meilleur, en montrant qu’être le meilleur dans les pires catégories, ce n’est pas vraiment être le meilleur mais plutôt le pire. Tout cela reste bien sûr implicite dans le texte et c’est au lecteur de comprendre la substantifique moelle de l’écrit. C’est ainsi qu’il n’est pas absurde de comparer Booba à Louis-Ferdinand Céline, Antonin Artaud ou bien Kendji Girac.

 

 

Le jargon:

Gnomique: Synonyme de vérité générale (un présent gnomique). 

Hyperbate: Prolongement d'une phrase là où l'on aurait pu s'attendre à ce qu'elle se termine, comme ce petit morceau supplémentaire par exemple. 

Oecuménique: Universel, qui concerne l'ensemble des terres habitées. 

 

Pour aller plus loin:

Littérature engagée selon Sartre:   //www.erudit.org/culture/qf1076656/qf1187311/55676ac.pdf

L'étude de Pavlov sur les chiens:  https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9flexe_de_Pavlov

Poutine autiste? :  //www.lepoint.fr/invites-du-point/idriss-j-aberkane/aberkane-poutine-est-il-autiste-12-02-2015-1904363_2308.php



24/06/2015
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