Le Kakemphateur

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JE NE DIRAI RIEN - Black M (2014)

C'est au Moyen-Age que la figure de la femme trouve une place centrale dans la littérature à travers la poésie des troubadours. Ces derniers se servent de l'écriture comme d'un moyen de séduction en chantant leur amour. L'élégie amoureuse reste un topos de la littérature aujourd'hui encore avec des chansons comme Bella de Maître Gims ou Sale Pute d'Orelsan. Dans son titre Je ne dirai rien, Black M prend ce lieu-commun à contre-pied en chantant les défauts d'une femme prétentieuse qui ne méritent, selon les différents narrateurs, aucune attention. Le jeune rappeur s'impose une contrainte oulipienne dans ce texte complexe en respectant ce que le titre annonce (Je ne dirai rien), à savoir qu'il ne dit effectivement rien. Tout le texte consiste en la simple opération -1+1=0, le 0 étant le rien. Cette audace stylistique en faveur du « rien » est-elle pour autant dénuée de tout intérêt ?

BLACK Moche.jpg

 

[Black M - Refrain 1] 
T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien
.

 

La première strophe nous présente une femme prétentieuse à travers l'anaphore « t'aimes ». La femme est ainsi comparée à une étoile au premier vers avec « t'aimes briller la night ». Ce faisant elle est assimilée à la nature. Et contrairement aux chansons des troubadours classiques, nous savons ce que le femme ressent, elle aime cela : « t'aimes quand les hommes te remarquent ». Ici, nous pouvons voir que Black M s'emploie à utiliser l'équation mathématique -1+1=0 pour ne dire rien. En effet elle aime quand les hommes la remarquent, et c'est précisément cela qui semble énerver le narrateur mais en même temps, il attire toute l'attention sur elle en faisant de cette femme prétentieuse le centre gravitationnel de la chanson. Ainsi, il ne dit rien dans la mesure où il se censure par l'intermédiaire d'une aposiopèse mais cette aposiopèse est toute relative car il est évident qu'elle aime « que l'on pense haut et fort que [c'est] la plus [belle] ». Le génie de Black M consiste donc à ne rien dire (-1) tout en le disant (+1). Ce qui nous amène au résultat neutre, le zéro.


[Abou Tall (The Shin Sekai) - Couplet 1] 
Toi tu sais pertinemment que t'es fraîche, 
Devant les mecs fauchés tu t'prends pour l'Everest,
Négro c'est pas une meuf pour oit, est-ce claire ? 
Tu veux la gérer sans gamos, espère ! 
Seulement 15 000 abonnés sur Instagram, à moitié dénudée t'es prête à tout pour plaire, 
T'aimes pas mon son mais tu veux ton pass backstage 
T'aimes pas les canards mais t’enchaînes les duckfaces 
Et tu m'dis : Pourquoi j'trouve pas d'mecs bien ? Pourquoi les mecs s'comportent tous comme des chiens ? 
Ta gueule ! Parce que t'es stupide,
Matérialiste, cupide, stupide, stupide, stupide, stupide 
Et tu te crois super intelligente et mature 
Hélas, la seule raison pour laquelle on t'écoutes sont tes obus,
Sinon t'as pas un 06 j'crois que j'ai l'coup de foudre 
Eeeuh non ! Bon ok va te faire foutre !

 

Intervient dans cette deuxième strophe un nouveau narrateur, qui, encore une fois, trouve dans cette femme les échos de la nature. Elle est ainsi, à l'instar de la rosée, « fraîche » (v.1) puis elle se « prend pour l'Everest », toujours selon le narrateur. Le paroxysme est atteint avec l'évocation des nombreuses « duckfaces » qu'elle fait (tête de canard littéralement). La nature est complètement en elle avec l'image du canard. Mais ce champ lexical de la nature est vite contre-balancé par la comparaison de sa poitrine avec un objet technique : « la seule raison pour laquelle on t'écoute sont tes obus ». Considérant la nature comme le +1 de l'équation mathématique et la technique comme le -1, on retrouve l'équilibre du zéro.

Dans cette strophe, le fait de ne rien dire est également atteint grâce à une critique moderne de la séduction. En effet, si les troubadours étaient représentatifs de la méthode de séduction de leur époque, en les réécrivant, Je ne dirai rien reste un miroir de la séduction, fort différente aujourd'hui. Le narrateur de cette strophe l'insulte presque tout au long de son monologue: « Ta gueule ! Parce que t'es matérialiste, cupide, stupide, stupide, stupide ». La réduplication renforce la violence de l'insulte. Mais aux deux derniers vers, alors que la femme est des plus détestables à en juger la description, le narrateur tente un flirt moderne : « Sinon t'as pas un 06 j'crois que j'ai l'coup de foudre » qui s'ensuit d'un total mépris « Eeeuh non ! Bon ok, va te faire foutre ! ». Le texte met en exergue les rouages de la drague moderne, qui balance entre les insultes (-1) et les compliments (+1). Dans cette deuxième strophe, la nature et la technique, tout comme la séduction et les insultes aboutissent donc au zéro, à l'art de ne rien dire.

 

[Black M - Refrain 2] 
T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

[Dadju (The Shin Sekai) - Couplet 2] 
T'aimes qu'on te dise que ta présence est indispensable 
Puis te poser avec un smicard est une chose impen
sable 

Ego surdimensionné or princesse de château de sable 
Et fuck s'il a bon cœur c'qui compte c'est qu'le compte soit dépensable 
Tu vis dans tes idéaux donc t'as délaissé l'bac 
Tu ne mérites que la Clio mais tu veux la Maybach 
Tu regardes les gens de haut, les yeux plus gros qu'la black card 
Carlton et les beaux tels-hô vu qu'tu sautes les étapes 
Toujours une nouvelle envie chaque seconde, rien est assez bien pour oit 
Faudrait qu'on t'offre les merveilles de ce monde, bien emballées dans une boite 
Pourtant t'es pas si sexy, tu n'excites que les gavas en fin d'vie 
Si je t'invites au coin V.I.P. c'est qu'ta copine me supplie 
Faut que t'arrêtes de jubiler, arrête de m'questionner 
Là ça bosse pour indéfini, PDG, vire les ! 

 

Après le refrain qui insiste bien sur l'idée que la chanson ne dit rien, une nouvelle strophe vient répondre à la contrainte du -1+1=0. L'idée développée est d'abord que cette femme, cette « princesse de château de sable » (v.3) est vénale. Si l'on y apprend qu'elle possède un « ego surdimensionné » (le -1) , le narrateur n'est pas en reste non plus puisqu'il a le pouvoir de l'inviter au coin V.I.P : « Si je t'invite au coin V.I.P, c'est qu'ta copine me supplie ». En d'autres termes, le narrateur a le pouvoir mais le fait de l'affirmer comme cela montre un ego aussi surdimensionné que cette « princesse de château de sable » qui n'a pas le droit à la parole depuis le début de la chanson. Le fait de reprocher à quelqu'un un défaut que l'on possède également ramène à l'équation -1+1=0.

Le reste des vers de cette strophe consistent en de simples provocations et pointes ironiques telles que « Tu vis dans tes idéaux donc t'as délaissé l'bac / Tu ne mérites que la Clio mais tu veux la Maybach ». Cette redondance de descriptions péjoratives sert l'équation générale de la chanson : la femme en question est méprisable (-1) mais pourtant on en fait une chanson qui la met au centre de l'attention (+1).

 

-1+1=0.jpg

La structure mathématique de la chanson (-1+1=0) n'est peut-être qu'un début dans la discographie de Black M

 

[Black M - Refrain 3] 
T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

[Doomams - Couplet 3] 
Est-ce que tes talons supporteront tes grosses cuisses ? 
Ton mini short est au bord de la rupture 
Vu qu'c'est, j'me vois poser dessus avec un gros spliff 
Fais moi voir les bails j'te ferais voir la luxure 
Tu m'reproches de trop courir après l'butin 
Mais tu marcherais sur du sang pour avoir des Louboutins 
T'aimes te faire belle pour qu'on t'interpelle 
T'aimes les bad boys rechercher par Interpol 
Donc épargne-moi toutes tes souffrances 
Épargne moi tout c'maquillage à outrance 
Bitch ! t'as les yeux plus gros qu'ton ventre 
Pour un simple resto dois-je vider mon compte en banque ? 

 

Nulle surprise dans cette nouvelle strophe que la contrainte oulipienne continue de plus belle. Insultée de « Bitch » (pute en français), le narrateur n'écarte pourtant pas l'idée de l'inviter éventuellement au restaurant « pour un simple resto, dois-je vider mon compte en banque ? ». La séduction (+1) côtoie l'insulte (-1) encore une fois. Difficile d'en dire davantage sur cette strophe car Black M s'emploie bel et bien à ne rien dire et l'interprétation du rien est très limitée.


[Black M - Refrain 4] 
T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien.

[Black M - Couplet 4] 
Oui ton entrée a mis comme un froid dans le coin 
Alors que j'étais posé avec tous mes gars, au calme ! 
J'ai voulu t'ignorer mais comment faire quand même les plus grands bandits ici sont tombés sous ton charme 
Pour moi y'a pas d'soucis 
J'ai les yeux plus gros que ta cambrure cousine 
Ce n'est pas juste parce que tu es fraîche que tu vas me refroidir 
J'en ai connu des plus sauvages 
Tout les niggas te guettent quand y'a du m'boulou j'suis pas celui qui daba les miettes (Ha ha !) 
Big Black M ! Pas du genre à se faire piquer par ta taille de guêpe 
Trop cash peut-être, parce que je sais qu'le mal me guette 
Je sais que c'est bête, mais t'es la juste parce que j'ai cé-per 
Et si moi je suis un macho, dis moi toi t'es quoi 
De toute façon tu n'me laisses pas l'choix tout le monde te nnait-co 
A quoi ça sert d'être un avion d'chasse si ça vole pas haut 
Si tu veux oui vas-y vient on tchatche, mais j'suis qu'un salaud 

[Black M - Refrain 5] 
T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien 

T'aimes te faire belle, oui, t'aimes briller la night 
T'aimes les éloges, t'aimes quand les hommes te remarquent 
T'aimes que l'on pense haut et fort que t'es la plus oohh... 
Je ne dirai rien

 

Black M clôt la chanson en reprenant la construction mathématique de référence notamment par la comparaison de cette femme avec la nature  (« ta taille de guêpe ») et la technique (« A quoi ça sert d'être un avion d'chasse si ça vole pas haut »). Malgré ces insultes, quand l’opportunité de séduire se présente, il ne refuse pas : « Si tu veux oui vas-y viens on tchatche » quand bien même il termine par dire « mais j'suis qu'un salaud », comme si cela l'excusait des insultes proférées quelques secondes auparavant. Encore une fois on revient au zéro, au néant au rien.

 

Cette chanson construite sur l'équation -1+1=0, en recherche constante du rien, est donc bien plus qu'une audace stylistique. A travers des images contraires comme la nature et la technique ou mieux encore, la séduction et l'insulte, Je ne dirai rien est le reflet de son époque. Une époque où la séduction n'a plus rien à voir avec la séduction des troubadours. Le fait que cette princesse ne parle pas tout au long de la chanson invite également à réfléchir sur la place de la femme aujourd'hui. Où est son droit de parole ? Et quand bien même la femme est vu sous un angle insultant, le texte n'est pas plus tendre avec les hommes qui apparaissent prétentieux et séducteurs, injurieux et rhéteurs. C'est une véritable image des rapports homme femme actuels qui se brosse en filigrane dans la chanson. Mais cet écho politique ne se trouve que dans quelques vers, ceux que nous avons analysés tout au long du commentaire. Le reste s'efforce de respecter la contrainte oulipienne de ne rien dire. Quoiqu'il en soit, c'est avec un esprit critique que Black M nous invite à considérer sa chanson, des plus difficiles à analyser. 


Le jargon:

Oulipienne: Adjectif dérivé du groupe littéraire OULIPO qui écrit avec de nombreuses contraintes stylistiques et qui signifie "à contrainte".

Aposiopèse: Interruption dans le déroulement syntaxique du propos. 

Réduplication: Répétition de mots qui sont placés côte à côte.

 

Pour aller plus loin:

Le site de l'Oulipo:  //oulipo.net/



28/01/2015
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