Le Kakemphateur

Le Kakemphateur

CLOWN - Soprano (2015)

Lorsqu’un texte en apparence simple ne nous délivre aucune vérité particulière, c’est probablement qu’une seconde lecture est nécessaire. Celui qui lirait les fables de La Fontaine sans contextualisation ni interprétation perdrait à ce titre l’intérêt même de l’œuvre. En suivant la tradition tragicomique à travers l’archétype faussement oxymorique du clown triste, Soprano compose ainsi un texte dont la richesse ne se dévoile qu’à une deuxième voire une troisième lecture. Que nous apprennent alors les différentes strates littéraires dans le texte du jeune rappeur ?

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 [Couplet 1]

Désolé ce soir je n'ai pas le sourire 
Je fais mine d'être sur la piste malgré la routine 
J'ai le maquillage qui coule, mes larmes font de la lessive 
Sur mon visage de clown
Je sais bien que vous n'en avez rien à faire 
De mes problèmes quotidiens, de mes poubelles de mes colères 
Je suis là pour vous faire oublier, vous voulez qu'ça bouge 
Ce soir je suis payé, je remets mon nez rouge

 

Cette première strophe nous présente à une première lecture un simple clown triste. Le « maquillage qui coule », le « visage de clown » et le « nez rouge » s’avèrent assez explicites là-dessus. Toutefois, Soprano nous donne des indices pour comprendre la véritable métaphore qui se cache derrière le clown. Celle-ci est d’abord sibylline et peu d’indices nous permettent de la comprendre. Ainsi, on sait que le personnage est « désolé » car « ce soir [il] n’[a] pas le sourire », ce qui revient à dresser le portrait d’un personnage dépressif.

Si l’on admet maintenant que le nez rouge est métaphore du nez rouge de l’ivrogne, les autres vers continuent de faire sens. La « piste » dont il est question au vers deux s’apparente alors à celle d’une boîte de nuit, endroit caractéristique de la vie nocturne et qui partage un champ lexical similaire à celui de l’alcool. Soprano précise ensuite que ses « larmes font de la lessive ». La lessive, qui nettoie, est assimilable à un désinfectant, produit lui-même analogue à l’alcool. Le protagoniste serait donc tellement ivre qu’il pleurerait de l’alcool. Il noie sa tristesse de « la mer de ses larmes » pourrait-on dire en paraphrasant Pierre de Marbeuf (référence que Soprano a sûrement à l’esprit d’ailleurs).

Une dichotomie s’opère ensuite entre l’état lucide de Soprano et son état altéré. « Je sais bien que vous n’en avez rien à faire, / De mes problèmes quotidiens, de mes poubelles, de mes colères ». L’état lucide a bien conscience que la plupart des lecteurs/auditeurs n’a effectivement rien à faire de ses problèmes mais c’est bien l’état altéré qui a le dernier mot au vers 6. Soprano en vient en effet à raconter n’importe quoi, notamment que l’on n’en a rien à faire « de ses poubelles ». Comment peut-on reprocher à quelqu’un son manque d’empathie envers les poubelles, à moins d’avoir un taux d’alcoolémie dans le sang supérieur à la normale ?

Quoiqu’il en soit, la métaphore devient finalement explicite au dernier vers de ce couplet: le narrateur sous-entend qu'il est payé, qu'il reçoit son salaire aujourd'hui (« ce soir je suis payé »), salaire qui lui permet donc de remettre son nez rouge (« je remets mon nez rouge »), autrement dit, de consommer dans les bars jusqu’à l’ivresse.

La strophe ne nous présente donc pas tant un clown triste qu’un homme dépressif ne trouvant remède à son malheur que dans l’alcool.

 

[Refrain 1]
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala

 

Le narrateur étant à présent probablement dans un état de conscience modifié, le refrain s’avère être un véritable coup de folie qui entremêle homéotéleutes, tautogrammes, hypozeuxes, épanalepses, épanadiploses, réduplications, épitrochasmes, ressassements et nombreuses autre figures de style ! Suivant probablement la lignée de Maître Gims et son fameux « Bella, Bella, Bella, Bella […] », Soprano compose un  refrain qui fait d’autant plus sens si on le contextualise à la lumière de la seconde lecture, si on imagine non un clown triste, mais un ancien homme malheureux maintenant heureux dans l’alcool. La folie s’exprime pleinement à travers l’exagération stylistique explicite.

 

[Couplet 2]
Désolé les enfants si ce soir je n'suis pas drôle 
Mais ce costume coloré me rend ridicule et me colle 
J'me cache derrière ce sourire angélique depuis longtemps 
Je ne sais plus m'en défaire, mais qui suis-je vraiment ? 
J'ai perdu mon chemin, avez-vous vu ma détresse ? 
J'ai l'impression d'être un chien qui essaie de ronger sa laisse 
Mais ce soir la salle est pleine, vous voulez que ça bouge 
Donc je nettoie ma peine, et remets mon nez rouge

 

L’analogie clown triste – homme malheureux mais qui est heureux une fois ivre continue de plus belle dans ce deuxième couplet, de même que la dichotomie entre la lucidité et la non-lucidité. Ainsi, on comprend que le personnage a un certain statut parmi les piliers de comptoir puisqu’il se permet d’appeler ses collègues de bar « les enfants » (« Désolé les enfants si ce soir je n’suis pas drôle »). La phrase est explicite si l’on considère que le personnage est vraiment un clown triste. Toutefois, si l’on poursuit avec l’idée qu’il peut aussi s’agir d’un homme noyant son chagrin dans l’alcool, pourquoi s’excuse-t-il de ne pas être drôle ? Probablement parce que c’est à son habitude de faire le pitre lorsqu’il est ivre. Mais ce soir c’est différent et c’est pour cela que le texte existe. Le « sourire angélique » (v.3) peut d’ailleurs s’apparenter à l’euphorie engendrée par l’alcool. Et s’il ne peut plus « s’en défaire » (v.4), c’est tout simplement parce que ce sourire euphorique est métaphore de l’alcool. Ce n’est pas du sourire qu’il ne sait se défaire, mais bien du breuvage qui le précède. Par ailleurs, l’addiction est explicitée puisque pour nettoyer sa peine, il remet son nez rouge (« Donc je nettoie ma peine, et remets mon nez rouge »), ce qui revient à boire pour oublier que l’on boit.

 Nez rouge mdr.jpg"La la la la la la, ce soir je remets mon nez rouge, j'ai ma paye les enfants!"

 

[Refrain 2]

Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 


Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 

 

Encore une fois, le refrain aux allures de chanson paillarde intervient après l’évocation du nez rouge, stade ultime de l’alcoolisme. L’interprétation à faire de ce refrain ne change pas.

[Couplet 3]
Suis-je seul à porter ce masque ? 
Suis-je seul à faire semblant ? 
Ce costume qu'on enfile tous les jours 
Dis-moi est-il fait sur mesure ? 
Ou nous va-t-il trop grand ? 

 

Et puis, c’est à ce moment précis que le texte s’ouvre pour devenir plus universel. « Suis-je le seul à porter ce masque ? / Suis-je le seul à faire semblant ? » se demande le narrateur. « Ce costume qu’on enfile tous les ours / Dis-moi est-il fait sur mesure ? / Ou nous va-t-il trop grand ? ». La lucidité est totalement retrouvée ici et l’on est en droit de se demander si le narrateur n’est pas Soprano. Le couplet est en effet bien différent, il ne possède que 5 vers contrairement aux deux autres qui en ont 8 et le thème n’est plus alcoolocentré. A une troisième lecture, il ne s’agit donc en réalité ni d’un clown triste qui se demande s’il ne devrait pas changer de métier, ni d’un homme trouvant bonheur dans l’alcool mais peut-être bien de Soprano qui se demande s’il a bien fait de devenir chanteur… « Suis-je le seul à faire semblant [que je sais chanter] ? ».

 

[Refrain 3] 

Lalalalala lalala lala 

Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 

 

Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 
Lalalalala lalala lala 

 

A cette question (suis-je fais pour chanter ?), il semble que le refrain parle de lui-même. La réponse est visiblement non. A défaut de qualités littéraires, le refrain retranscrit en effet parfaitement l’humilité, la modestie et la franchise de Soprano qui reconnaît indirectement son erreur de carrière. Cette forme de modestie est aussi une forme d'abdication, il n'essaye même plus de faire semblant de savoir chanter puisque le refrain n'est qu'une succession de "lalala". Et alors tout le texte peut se relire avec cette troisième lecture en tête. Soprano, qui reconnaît que son titre est une clownerie.

 

[Couplet 3,5]
Désolé ce soir je n'ai pas le sourire 
J'ai le maquillage qui coule, mes larmes font de la lessive 
Sur mon visage de clown

 

Le dernier couplet est alors à lire avec la triple lecture en tête. C’est l’histoire d’un clown, d’un alcoolique et d’un chanteur… Le texte se clôt sur une clownerie, ironie du sort ?

 

Pour conclure, Soprano admet indirectement à travers la figure du clown qui n’est autre que métaphore de lui-même qu’il n’aurait jamais dû être chanteur. Cette humilité est d’autant plus respectable que son texte présente d’indéniables qualités littéraires. En effet, Soprano critique vraisemblablement sa voix et non sa plume à travers cet aveu car finalement, il parvient avec Clown à composer un texte autorisant une triple lecture. Ce palimpseste en puissance bénéficie d’un rythme ternaire qui n’est pas sans rappeler la sainte-trinité et qui ouvre même l’écrit à une possible quatrième lecture à la lumière de la métaphore biblique. En effet, tout au long de la chanson, le clown a un message à délivrer, un message qu’il aimerait faire passer devant ses clowneries. Le problème étant que personne ne l’écoute s’il ne fait pas ses clowneries (« je sais bien que vous n’en avez rien à faire »). Dès lors, ce messie au service de la Vérité ne trouve remède que dans la flagellation (boire jusqu’à l’ivresse) face à un public qui ne l’écoute pas et l’on retrouve là le parallèle avec Jésus Christ, crucifié car non suivi par la majorité. Le nombre de relectures possibles du texte de Soprano en fait donc bel et bien un écrit érudit, équivalent aux Misérables de Victor Hugo ou à Tourner les Serviettes de Patrick Sébastien.

 

 

Le jargon:

Oxymorique: Adjectivisation d'oxymore, qui désigne deux mots opposés mis ensemble pour constituer une seule idée (mort-vivant par exemple). 

Métaphore: Comparaison sans utilisation d'un adverbe comparatif. 

Sibyllin: Parole difficile à comprendre, nécessitant d'être déchiffrée. 

Champ lexical: Ensemble de mots qui ont trait à une notion.

Dichotomie: Etat de ce qui est coupé en deux.

Homéotéleute: Forme de rime à l'intérieur d'une même phrase ("Du pain, du vin, du boursin" par exemple). 

Tautogramme: Lorsque les mots d'une même phrase ou d'un vers commencent par la même consonne.

Hypozeuxe: Symétrie grammaticale entre deux segments de phrase. 

Epanalepse: Répétition d'un mot, d'un groupe nominal ou d'une phrase entière. 

Epanadiplose: Lorsqu'un membre de phrase se termine par le mot qui avait commencé le membre de phrase précédent.

Réduplication: Répétition de mots qui sont placés côte à côte.

Epitrochasme: Accumulation de termes brefs placés syntaxiquement sur le même plan (ayant la même fonction dans la phrase). 

Ressassement: Répétition exagérée d'un même mot. 

Palimpseste: Manuscrit dont on a fait disparaître l'écriture pour y écrire un autre texte.

 

Pour aller plus loin dans les clowneries:

 -  //agora.qc.ca/dossiers/Clown

 

 



15/04/2015
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